Je vis à Gaza. L’horrible campagne israélienne de bombardement ne ressemble à rien de ce que j’ai connu auparavant

Dans une déchirante dépêche depuis Gaza, le militant palestinien des droits de l’homme et résident de Gaza Ville Raji Sourani donne un récit de la vie quotidienne au milieu des frappes aériennes qui tuent des familles entières. Malgré tout cela, les Palestiniens de Gaza se cramponnent à l’espoir.

Une fois de plus, je me suis retrouvé réchappé d’une maison détruite. Pour la première fois, c’est arrivé lorsqu’une bombe a frappé ma maison familiale à Tel al Hawa, quartier bourgeois de la ville de Gaza. J’étais avec ma femme Amal et mon fils adulte. En réponse aux bombardements voisins qui secouaient violemment notre maison, Basas nous a demandé de rester cachés dans le couloir, s’assurant que nous restions ensemble dans l’éventualité d’une frappe directe. Une bombe est tombée à côté, détruisant la majeure partie de ma maison familiale et le petit mais magnifique jardin que je chérissais. Nous sommes alors partis dans une autre maison, plus près du cœur de la ville de Gaza, seulement le temps qu’elle succombe aux bombardements incessants.

Je n’ai jamais rien vécu de semblable à ce bombardement. Ils utilisent des frappes aériennes depuis des F-16, des canonnières, des hélicoptères Apache, et des F-35 pour instiller la terreur dans l’esprit et le cœur des gens, nous laissant avec l’impression que le seul choix qui nous reste, c’est de perdre nos vies et celles de nos êtres chers. Je suis particulièrement inquiet pour ma famille parce que je crains que les défenseurs des droits de l’homme soient une cible, exactement comme l’ont été les journalistes.

Pendant les trois dernières heures, la maison a sans cesse tremblé, et je ne peux m’empêcher d’imaginer la prochaine bombe frappant cette maison. Nous n’avons pas pu dormir pendant cinq jours à cause des bombardements. Pendant la journée, j’essaie de marcher dans la ville. Les destructions sont incroyables. Je ne peux en croire mes yeux : des familles entières mortes, des abris réduits en poussière, des immeubles d’habitation autrefois imposants rayés de la carte, et la destruction de mosquées, d’églises, d’ambulances, de journalistes, de boulangeries, de marchés, et d’écoles de l’Agence des Nations Unies de Secours et de Travaux (UNRWA).

Nous avons essayé de partir vers le sud, la soi-disant zone de sécurité. Dans un convoi, nous avons roulé le long de la route côtière en agitant des drapeaux blancs. La route était bordée de cadavres et de véhicules brûlés. Après cinq minutes seulement de marche, nous nous sommes retrouvés sous les tirs.

Les bombardements israéliens ciblent les boulangeries, qui sont la principale source de nourriture ici pour la population. Une grande partie des supermarchés, restaurants et boulangeries dépendent de panneaux solaires, qui ont également été visés et détruits. Résultat, les restaurants qui cuisinent des plats tout prêts n’ont plus d’électricité, de telle sorte qu’ils ne peuvent plus préparer ni vendre de la nourriture. Nos ressources limitées de nourriture, telles que du thon en boîte, seront bientôt épuisées.

A l’hôpital et dans toute la zone, beaucoup de gens subissent des crises cardiaques, et les patients atteints de maladies rénales ne peuvent plus avoir accès à des dialyses et meurent chez eux. L’Hôpital Turc du Cancer (Hôpital de l’Amitié Turco-Palestinienne) a été visé et bombardé.

Les bombes frappent des endroits densément peuplés de civils. Nous savons que 70 % des morts sont des femmes et des enfants. Les quartiers et les camps tels que Jabaliya, Shujaiya, Nuseirat et Bureij sont tous des zones civiles.

C’est incroyable que la plus grande puissance du Moyen Orient, dotée des armes les plus sophistiquées, cible délibérément des civils et que personne n’élève pourtant la voix. Le monde tolère un état de non-droit quand ce que nous désirons vraiment, c’est l’État de droit.

En tant que civils palestiniens, nous comptons sur la Cour Pénale Internationale (CPI) pour nous protéger. La société civile palestinienne a consacré de nombreuses années à plaider pour que la Cour prenne des mesures contre Israël. Bien qu’elle ait subi l’occupation la plus longue de l’histoire, justice n’a pas été rendue au tribunal. Même après plus de dix ans de requêtes à la Cour, ce n’est pas avant 2021 que le procureur de la CPI a décidé d’enquêter sur les crimes de guerre commis par Israël après 2014. Avant le mois d’octobre de cette année, aucune accusation n’a été émise ni aucun individu n’a fait l’objet d’un procès malgré la perte de milliers de vies et la destruction de biens appartenant à des civils.

Aujourd’hui plus que jamais, nous comptons sur la Cour pour s’assurer que les crimes de guerre d’Israël contre les civils palestiniens ne restent pas impunis. Dans un discours de la semaine dernière au Caire, le procureur de la CPI a promis que les enfants de Gaza ne seraient pas oubliés. Nous, les civils, avons un besoin urgent qu’il remplisse cette promesse.

Nous comptons également sur les pays occidentaux pour défendre les règles qu’ils ont eux-mêmes établies après la Seconde Guerre mondiale pour la protection des civils. Leur complicité dans la création d’une culture de l’impunité pour Israël est honteuse. Les États Unis, le Royaume Uni, la France et l’Allemagne mettent de côté les règles du droit humanitaire international. Après trente ans des Accords d’Oslo, il n’y a pratiquement aucun accord de paix, ni solution à deux États, ni fin de l’occupation et du blocus. Au contraire, le récit international semble cautionner toutes les actions d’Israël impliquant l’apartheid, le siège et les crimes de guerre.

On a l’impression que la stratégie israélienne consiste à pousser 2.4 millions d’entre nous hors de Gaza vers le Sinaï. Si c’est ce qui arrive, alors la Cisjordanie et Jérusalem Est devrait être les suivantes, et le projet sioniste sera accompli.

Mais nous sommes des êtres humains – nous sommes le peuple de Palestine. Nous avons droit à la dignité. Nous avons droit à la justice et nous avons droit à la liberté. Nous pensons que nous sommes du bon côté de l’histoire et que nous sommes les pierres de la vallée. Malgré l’immensité des défis auxquels nous faisons face, les gens d’ici ne renoncent pas.

En tant que révolutionnaires pleins d’espoir, nous sommes tenus de préserver notre optimisme stratégique. Le soutien de millions de personnes qui défendent les valeurs de l’État de droit et de la dignité de tous nous renforce. Je demande à chacun d’entre vous de travailler à briser la conspiration du silence. Nous vaincrons.

Raji Sourani est le directeur général du Centre Palestinien des Droits de l’Homme (PCHR). Il est un ancien prisonnier de conscience d’Amnesty International à cause de sa critique des pratiques sur les droits de l’homme de l’Autorité Nationale palestinienne et un lauréat du prix « Ripple of Hope » [frisson d’espoir] du Centre des droits de l’Homme RFK [Robert F. Kennedy].

En 1996, le président français Jacques Chirac a remis à Raji Sourani (au centre) et Léa Tsemel, avocate israélienne et une militante des droits de l’Homme, le prix des droits de l’homme de la République française.