Cela fait trois semaines que les colons barricadent le chemin emprunté par mes élèves pour aller à l’école, dans l’intention de montrer que Umm Al-Khair n’a pas d’avenir. Nous refusons de les laisser gagner.
Le matin du 13 avril, je revenais enseigner après un mois et demi sans classes à cause de la guerre américano-israélienne sur l’Iran. Comme tous les autres professeurs de mon école, située près du village d’Umm Al-Khair dans la région de Masafer Yatta en Cisjordanie occupée, j’avais hâte de retrouver les bavardages familiers des enfants dans les salles de classe, de les voir revenir à leurs pupitres et de retrouver la fragile routine de l’enseignement pour la préservation duquel nous faisons tant d’efforts ici dans les Collines du Sud d’Hébron.
Mais ce matin-là, quelque chose n’allait pas du tout. Plus de 50 de nos élèves étaient absents.
Ce n’était pas qu’ils ne voulaient pas venir à l’école, ou que leurs familles les avaient retenus à la maison. Ils étaient absents parce que le chemin de terre qui reliait leurs maisons à leur école avait été bouclé par des colons israéliens.
La nuit précédente, le gardien de sécurité de la colonie de Carmel, avec un colon adolescent qui y vit, ont installé un fil de fer barbelé en travers du sentier de la vallée que les enfants d’Umm Al-Khair utilisent depuis plus de 40 ans. A l’aube, la route avait disparu.
Le moment choisi n’était pas un hasard. Les colons savaient que les enfants étaient censés revenir à l’école le lendemain après des semaines d’interruption due à la guerre régionale. Après avoir perdu une part importante de leur scolarité, nos élèves étaient enfin prêts à revenir en classe. En lieu et place, ils se sont réveillés pour trouver leur chemin vers l’éducation bloqué.
Après avoir fait le tour de la colonie avec ma voiture, j’ai rejoint les parents des enfants à la barrière qui venait d’être installée. Les élèves – certains assis par terre, d’autres se tenant patiemment debout avec leurs sacs à dos – fixaient en silence les spirales métalliques acérées qui les séparaient maintenant de leurs salles de classe, comme si attendre simplement assez longtemps pourrait les faire disparaître.
En tant que et leur professeur et habitant de leur village, les regarder ainsi fut l’un des moments les plus douloureux que j’aie eu à vivre. Il s’agissait d’enfants qui souhaitaient simplement marcher en sécurité jusqu’à leur école ; au lieu de cela, ils étaient traités comme des intrus sur leur propre terre.
Rapidement après notre arrivée, nous avons appelé la police israélienne pour faire état de la barrière qui avait été illégalement érigée pendant la nuit sur un terrain privé palestinien. Les soldats israéliens sont arrivés peu après, mais au lieu de nous aider, ils ont immédiatement commencé à tirer des gaz lacrymogènes vers les enfants et leurs parents.
De nombreux élèves se sont débattus pour respirer alors que la fumée se répandait autour de nous. Les parents se sont précipités pour les emmener. C’est ainsi qu’a commencé le blocus sur l’éducation de nos enfants et il s’est poursuivi quotidiennement ces trois dernières semaines.
Depuis lors, chaque jour d’école a démarré, non pas dans la salle de classe, mais à la barrière de fil de fer barbelé. A 7 H. du matin, à l’heure où les enfants marchent généralement vers l’école, ils se rassemblent à la barrière avec des militants palestiniens, israéliens et internationaux, lançant des slogans vers les soldats installés là et le gardien de la sécurité de la colonie pour qu’ils ouvrent la route, et tenant des pancartes réclamant leur droit à l’éducation.
Pendant un moment, on aurait dit que le monde avait enfin pris conscience. Des journalistes internationaux sont venus rapporter ce qui se passait. Des organisations de défense des droits de l’Homme ont parlé de cette injustice. Des images et des vidéos d’élèves se tenant derrière des barbelés se sont répandues dans les réseaux sociaux, dont celle de ma magnifique petite nièce de 5 ans, Masa Bilal.
Pourtant, malgré l’attention mondiale et l’indignation en ligne, aucune autorité n’a obligé les colons à enlever la barrière. Le chemin reste bloqué.
L’aspect le plus douloureux de cette situation, c’est la façon dont nos enfants sont utilisés comme moyens de pression. Les colons savent que s’attaquer à l’éducation, c’est porter un coup au cœur de toute communauté. En bloquant le chemin vers l’école, ils envoient un message au village tout entier : vous n’avez aucun avenir ici.
Et tandis que ce sont les colons qui ont physiquement installé la barrière, c’est le gouvernement israélien qui a permis à cette injustice de perdurer.
La signification de la résilience
Umm Al-Khair est une île au milieu d’un océan qui souhaite l’effacer.
Depuis des décennies, nous vivons à l’ombre de la colonie de Carmel, qui nous encercle et continue de s’étendre sur notre terre. Nos maisons ont été démolies, l’accès à notre terre s’est restreint ; nos déplacements sont contrôlés. Ici, chaque famille a des histoires de harcèlement, d’intimidation, et de perte.
Depuis le 7 octobre 2023, la situation est devenue encore plus dure. Dans toute la Cisjordanie, les colons ont intensifié leurs attaques, tandis que la restriction des déplacements des Palestiniens par l’armée a dramatiquement augmenté. Dans de petites communautés comme la nôtre en Zone C, la vie quotidienne devient tellement contrainte que partir devient la seule option.
Mais nous refusons, parce que nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas dire non. Et parce que l’éducation de nos enfants est trop importante.
La nouvelle barrière étant toujours là trois semaines plus tard, les familles ont commencé à conduire les enfants à l’école par un long chemin semé d’embûches qui fait le tour de la colonie. Cela prend beaucoup plus de temps, représente un coût que beaucoup de familles ne peuvent se permettre, et expose les enfants à de nouveaux dangers. Les colons ont déjà bloqué certaines parties de cette route avec des rochers pour essayer de rendre cette alternative également impossible.
Les gens décrivent souvent les habitants d’Umm Al-Khair comme « résilients ». Parfois je pense que ce mot
ne rend pas pleinement compte de la réalité de ce que nous devons simplement faire pour donner l’apparence d’une vie normale.
La résilience ici veut dire des enfants qui prennent leur cartable tous les matins et font trois kilomètres pour aller à l’école alors que la route normale a été bloquée par les colons. Cela veut dire savoir que chaque journée apportera un nouveau défi – une barrière, un ordre de démolition, une attaque, un meurtre – et choisir de continuer quand même.
Cela veut dire pour les professeurs d’ouvrir les salles de classe, même quand la moitié des sièges sont vides, afin que les enfants sachent qu’ils ont toujours une place disponible pour apprendre. Cela veut dire refuser de disparaître.
Les fantômes de nos salles de classe
Quand je suis dans ma salle de classe, je pense souvent aux professeurs qui se tenaient là avant moi. L’un d’entre eux était notre cher Awdah Hathaleen, qui n’était pas qu’un professeur, mais une voix pour notre communauté et un symbole de résistance non violente à l’occupation israélienne.
En juillet dernier, Awdah a été abattu par un colon israélien qui avait envahi notre terre alors qu’il était en train de filmer à plus de 30 mètres de là. Il n’avait que 31 ans. Il a laissé derrière lui une femme, trois jeunes enfants et une communauté qui ressent encore le vide et le néant qu’il a laissés derrière lui.
Pour moi, Awdah était plus qu’un frère. Nous avons grandi ensemble. Nous avons tout fait ensemble. Nous étions presque comme une personne et son ombre.
De nombreux élèves maintenant empêchés d’atteindre leur école ont été des élèves de Awdah. Ils le connaissaient, non pas en tant que symbole politique, mais comme un professeur qui se souciait de leur sort. Maintenant, ces mêmes enfants paient à nouveau le prix de la violence qui a coûté sa vie à Awdah.
Avant Awdah, nous avons perdu un autre pilier de notre communauté : mon oncle, Haj Suleiman Hathaleen, qui a été tué en 2022 par la police israélienne. Sa mort a profondément secoué notre village.
Ces pertes ne sont pas de lointains souvenirs. Elles nous accompagnent tous les jours – dans nos maisons, dans les conversations avec les amis, et dans nos salles de classe. Lorsque les enfants ne peuvent même pas atteindre leur école en toute sécurité, ces fantômes pèsent encore plus lourd.
Tariq Hathaleen est un militant, professeur d’Anglais et responsable local d’Umm Al-Khair.
