L’icône de la santé publique a été brutalement renvoyée de son travail pour une seule raison : son opposition au génocide à Gaza
Nous sortirons de là. Laissez-moi vous dire quelque chose. Si aucun de nous n’est encore là, si aucun de nous n’est là pour le voir, dites à vos enfants qui étaient les lâches.
Mary Bassett est une légende dans le domaine de la santé publique. Depuis ses années d’études à Radcliffe College où elle a été bénévole avec les Black Panthers pour le dépistage de la drépanocytose dans le quartier Roxbury de Boston, jusqu’à son travail sur la prévention du VIH lorsqu’elle faisait partie du personnel enseignant de l’Université duZimbabwe, ou à son rôle pionnier dans les soins contre le sida en Afrique en tant que personne de référence sur l’équité en matière de santé pour la Fondation Rockfeller, ou encore à son recrutement comme commissaire de la Santé à la fois pour la ville et pour l’État de New York, Bassett a été une visionnaire, recherchée à cause de son engagement pour la santé des personnes les plus vulnérables, aux États-Unis et sur toute la planète.
En 2018, l’École T. H. Chan de santé publique de Harvard (HSPH) a réussi un coup de maître en obtenant que Bassett dirige son Centre François-Xavier Bagnoud (FXB) pour la Santé et les Droits humains. Soyons clairs — c’est le Dr. Bassett qui a honoré Harvard en acceptant ce rôle, pas le contraire.
Pourtant, à la mi-décembre de l’an dernier, le doyen de l’École, Andrea Baccarelli—nous reparlerons de lui plus tard —a brusquement dit à Bassett qu’il lui ôtait la direction de FXB. Cela a été abrupt, sans ménagement et cruel. Mais la cruauté est à l’ordre du jour maintenant, n’est-ce pas ?
La décision de Harvard a provoqué des ondes de choc dans toutes les communautés internationales de santé publique et les milieux universitaires. Plus de 2000 collègues ont signé une pétition appelant à la réintégration de Bassett. Des leaders comme Jocalyn Clark, rédacteur en chef du BMJ, un des journaux médicaux les plus influents du monde, a qualifié cela de « mesure choquante », et Martin McKee de l’École d’hygiène et de médecine tropicale de Londres s’est dit consterné par ce qui se passait, demandant : « À quoi pensaient-ils ? ».
Eh bien, à quoi pensaient-ils donc ? Il est clair que Bassett a été poussée dehors pour une raison seulement : son insistance à mettre en lumière le génocide en cours à Gaza. Sa direction du Centre FXB a été distinguée dans un rapport à propos de l’antisémitisme sur le campus en tant qu’elle se focalisait « lourdement sur les Palestiniens » — apparemment un péché capital.
Soyons francs sur plusieurs choses. À l’heure qu’il est, beaucoup en sont arrivés à voir ce qui arrive à Gaza comme une abomination — y compris des personnes à l’intérieur d’Israël ou de la diaspora juive. Ce sont ceux qui ont refusé de condamner les atrocités à Gaza — dont le gros bonnet et prédateur sexuel bien connu de Harvard, Larry Summers, qui a été critique de FXB pendant des mois et des mois —qui sont venus tirer à boulet rouge contre Bassett.
Et les accusations d’antisémitisme sont, pour le dire crûment, des conneries. Les massacres par le Hamas le 7 octobre étaient en soi abominables, mais les réponses du gouvernement Netanyahou ont été indéfendables— ce gouvernement vise à effacer Gaza de la carte et a pris 70000 vies jusqu’à présent dans cette quête. Le génocide a aussi provoqué l’une des plus graves crises de santé publique du vingt-et-unième siècle, le système médical de Gaza tout entier étant virtuellement effacé, la famine et les maladies se propageant de manière incontrôlable. En d’autres termes, la situation à Gaza ne pouvait pas être plus pertinente pour le travail d’une institution focalisée sur la santé et les droits humains comme celle que Bassett dirigeait.
Catégoriser comme antisémite Bassett et toute autre personne qui refuse de donner carte blanche au gouvernement israélien et de justifier les actions de Netanyahou n’est tout simplement pas exact. Bien sûr, il y a des antisémites parmi les critiques d’Israël, mais plein de personnes juives, à l’intérieur et à l’extérieur d’Israël, sont horrifiées par ce qui se passe — elles n’abandonnent pas le droit à leur identité juive parce qu’elles s’opposent aux actions du Likoud et de ses partenaires de coalition. En fait, ce qui arrive est simplement une mesure politique pour écraser la contestation envers la politique étrangère et les décisions militaires d’un pays. C’est aussi une mesure pour réduire au silence les voix des Israéliens juifs et palestiniens qui essaient de combler les divisions dans leur pays d’origine.
Mais sur les campus des universités, le licenciement de Bassett concerne quelque chose de plus. L’antisémitisme a été mobilisé par des antisémites pour exercer un contrôle sur l’enseignement supérieur en Amérique. Elise Stefanik, une architecte clé du renvoi de l’ancienne présidente de Harvard Claudine Gay et d’autres personnes sur la base de leur réponse à l’antisémitisme sur les campus, a été interpellée par le journal de sa propre ville en 2021 pour son invocation de la théorie du Grand Remplacement (« À quel niveau êtes-vous descendue, Ms. Stefanik? ») — elle n’est clairement pas une amie des juifs. Le militant d’extrême-droite Christopher Rufo a volontairement exposé la stratégie derrière son utilisation de l’antisémitisme dans une interview avec Politico en janvier 2024, admettant avec joie qu’il l’utilisait pour faire tomber des présidents d’université en cultivant des alliés au sein de la presse libérale qui était assez crédule pour prendre au pied de la lettre les accusations qu’il portait.
Et de plus en plus de personnalités parmi les juifs américains dénoncent cela. En décembre, une lettre de Joe Berman, ancien avocat de premier plan de la Ligue anti-diffamation, le disait succinctement : « Les juifs et le combat contre l’antisémitisme sont utilisés de manière cynique pour faire avancer un agenda autoritaire et anti-démocratique … Ne vous y trompez pas : cela n’aura pas un fin heureuse, particulièrement pour les Américains juifs ». Et un sondage Ipsos en septembre dernier portant sur plus de 1000 Américains s’identifiant comme juifs a conclu « qu’une large majorité — à près de trois contre un — indique que le président Trump utilise des allégations d’antisémitisme comme ‘excuse’ pour mettre en pause ou couper le financement universitaire, plutôt que de répondre qu’il ‘se soucie vraiment’ du bien-être des étudiants juifs ». Clairement, la partie est terminée pour beaucoup d’Américains juifs. Mais pas pour Harvard.
Le seul motif pour lequel Bassett a été révoquée est que des donateurs et trustees de Harvard, le doyen de HSPH Andrea Baccarelli et le président Alan Garber le voulaient. Il y a deux raisons possibles pour cela et les deux sont alarmantes en ce terrible moment politique de l’histoire américaine. Un scénario est simple : ils sont d’accord avec les politiques de l’actuel gouvernement israélien et les accusations lancées contre des collègues par l’administration Trump, et ils étouffent joyeusement toute contestation. Autrement dit, ce sont des collaborateurs.
La deuxième raison, la plus probable, est que les dirigeants de Harvard sont des lâches. Sous pression de la Maison blanche et de l’extrême-droite, ils ont pensé que le sacrifice de Bassett valait simplement la peine afin d’apaiser leurs critiques, même celles de mauvaise foi. La citation de Ta-Nehisi Coates ci-dessus est extraite d’un discours plus long qu’il a prononcé récemment, dans lequel il interpelle explicitement nos dirigeants civils, y compris ceux dans les universités qui parlent sans détour de l’importance des institutions d’enseignement supérieur, mais reculent pourtant au moment de vérité : « Ces institutions, riches, prestigieuses, battent en retraite au lieu de faire face. Elles compromettent leurs principes au lieu de défendre la justice. »
« Dites à vos enfants qui étaient les lâches ».
Baccarelli et Garber ont sacrifié une des personnalités les plus importantes de la santé publique de notre temps, dans une profonde lâcheté morale. Ils chuteront avec ceux qui ont dénoncé leurs amis et leurs collègues pendant la liste noire des années 1950, substituant un opportunisme douteux à toute forme de respect de soi. Et, pourrait-on aussi demander, où est le Conseil sur la liberté académique à Harvard dans tout cela ? Alors que ces universitaires ont réclamé bruyamment la liberté de parole et la diversité des opinions sur les campus pendant des années, ils ont été remarquablement silencieux sur ce qui est clairement l’épuration d’une collègue. Je devine que c’est « libre expression pour moi, pas pour toi », quand il s’agit d’opinions qu’ils pourraient ne pas partager. Tous des lâches.
Pourquoi cela importe-t-il ? L’administration Trump essaie de reformater l’enseignement supérieur pour une ère autoritaire, comme cela a été fait dans d’autres pays, en d’autres temps. Vous avez besoin de lâches pour le faire : des gens qui vendront leurs collègues et leurs principes pour promouvoir leur propre sécurité ou promotion, même lorsqu’ils affirment le faire parce qu’ils n’ont pas le choix. Je suis sûre que Baccarelli et Garber se sont aussi dit à eux-mêmes qu’ils sauvaient leur université en faisant ces concessions, mais qu’est-ce qui reste donc dans le sillage de la capitulation et de la collaboration ?
Les universités ne représentent plus la recherche ni le débat ouverts si elles sont prêtes à fermer des programmes, à obturer des départements, à se détourner des priorités qui excitent l’ire de l’État, et à épurer ceux qui s’opposent aux détenteurs du pouvoir. Reconstruire le monde académique à l’image de l’extrême-droite est l’objectif. Pour un exemple de ce à quoi cela conduit, regardez simplement le New College of Florida. Mais même dans ce cas, le gouverneur Ron DeSantis a forcé la main du New College. Baccarelli et Garber offrent leurs propres mains à ce projet.
Et en ce qui concerne la santé publique et la médecine ? Cette mesure fait partie d’une campagne pour reformater également nos disciplines. Bassett a été licenciée parce qu’elle s’exprimait sur Gaza, mais il est clair que son travail essentiel sur le racisme et la santé, et sa volonté de s’exprimer sur ces problèmes, l’ont aussi placée du mauvais côté pour l’administration Trump, ainsi que pour ceux et celles sur le campus qui voient les discussions en cours sur la race et la justice sociale dans les programmes de l’école médicale comme excessivement woke, « promouvant une mésinformation étendue et dangereuse », et représentant une forme d’« incurie pédagogique ».
Baccarelli a dit que la « nouvelle » version de FXB mettra en avant la santé des enfants (bien que FXB ait déjà un programme sur ce sujet). On doit se demander quels enfants compteront dans cette nouvelle vision étroite des droits humains à Harvard. Si j’étais à Harvard, je m’inquiéterais aussi sur l’avenir d’autres programmes de FXB sur le changement climatique et les urgences de la santé publique, sur la justice raciale, sur les migrants et les réfugiés et le programme de Rome pour la santé et les droits humains. C’est ce que Baccarelli and Garber sont prêts à laisser derrière eux.
En ce moment, la montée de l’autoritarisme et les réactions contre les mouvements Mee Too, Black Lives Matter ou contre la lutte pour l’égalité des personnes transgenres ont commencé à converger. Ceux sur les campus qui souhaitent rendre la vie universitaire à nouveau sûre pour la misogynie, le racisme et la transphobie se sentent galvanisés. Les universitaires faisant partie des hommes d’Epstein, comme Larry Summers, ou qui rêvent d’un passé dans lequel nous savions tous notre place dans l’ordre hiérarchique, voient leurs fortunes monter. (Personne ne devrait perdre de vue que les deux plus importantes révocations du moment à Harvard — Mary Bassett et Claudine Gay— ont été celles de deux femmes noires.)
Faire un exemple de Mary Bassett était une très mauvaise mesure. Nous savons maintenant qui sont les lâches (et leurs collaborateurs). Bassett était à l’avant-garde d’une nouvelle santé publique, fondée sur la science et la justice pour tous et toutes. Et même s’ils peuvent dire qu’ils ne font pas cela, nous devons réaliser que ces hommes ont déclaré la guerre à une discipline entière, parce que leur quête n’était pas d’éliminer une seule cheffe de file de cette discipline mais d’extirper un ensemble d’idées et de principes fondamentaux pour la santé publique que leurs mécènes trouvent répréhensibles.
Pourtant, nous savons au moins où nous sommes. Les contours de la lutte devant nous deviennent de plus en plus clairs chaque jour. C’est de la mauvaise médecine que d’extirper de notre travail les discussions sur les violations grossières des droits humains, comme le carnage à Gaza, sur la race, l sexualité et le genre, et sur la panoplie entière des déterminants sociaux de la santé, pour satisfaire cette politique régressive. Parce qu’à la fin, ce ne sont pas seulement les virus et les cellules rebelles qui nous tuent — c’est ce que nous nous infligeons les uns aux autres qui nous rendent malades, qui nous laissent pour morts.
Gregg Gonsalves, correspondant de Nation sur la santé publique, est codirecteur de Global Health Justice Partnership et maître de conférences en épidémiologie à l’École de santé publique de Yale.
