Alors que la Cour suprême d’Israël continue à permettre au gouvernement d’interdire les médias étrangers, les journalistes palestiniens en paient le prix. Des efforts juridiques supplémentaires sont futiles.
Depuis plus de deux ans, l’Association de la presse étrangère (Foreign Press Association, FPA) a combattu à la Cour suprême le gouvernement d’Israël à cause de son interdiction générale d’une entrée indépendante des journalistes étrangers dans la Bande de Gaza. Pendant tout ce temps, le gouvernement israélien n’a pas vacillé dans sa position — et la Cour s’est avérée réticente à lui forcer la main.
La dernière audition dans cette affaire kafkaïenne a eu lieu le 26 janvier. Dans une déclaration soumise à la Cour, l’avocat du gouvernement, Jonathan Nadav, a argué que « l’entrée des journalistes pose encore un risque de sécurité, à la fois aux journalistes eux-mêmes et aux forces armées ». Ni la récupération du dernier corps d’otage israélien, ni l’ouverture récente de la frontière de Rafah, a-t-il souligné, ne justifient de changement dans cette politique.
La FPA — qui représente à peu près 400 journalistes étrangers basés en Israël et dans les territoires palestiniens occupés — a fait appel pour la première fois à la Cour suprême en décembre 2023, et à nouveau début 2024 après le rejet de son premier recours. La Cour a depuis accordé à l’État pas moins de 10 extensions de temps pour soumettre sa réponse, permettant de fait au gouvernement d’esquiver totalement le problème.
Cette fois, la patience de la Cour avec l’État semblait à court. La juge Ruth Ronnen a pressé les représentants de l’État de clarifier quels changements concrets sur le terrain seraient requis pour que l’interdiction de l’accès des médias étrangers soit annulée. « Vous ne pouvez plus dire que le risque est le même », a-t-elle dit, se référant au cessez-le-feu qui a été en vigueur depuis plus de trois mois. « Vous devez expliquer quoi d’autre doit avoir lieu pour que l’entrée des journalistes soit permise. Il ne suffit pas d’affirmer qu’il y a des inquiétudes pour la sécurité sans les expliquer. »
Nadav a répliqué qu’il ne pourrait fournir de détails supplémentaires que dans une session à huis closed — une requête que la Cour a acceptée, tout en refusant à Gilad Shaer, l’avocat représentant la FPA, l’accès à l’information qui lui a été présentée secrètement. Après la session à huis clos, la Cour a une fois de plus refusé d’émettre un jugement, demandant à la place à l’État de soumettre avant deux mois une autre mise à jour.
« La FPA est profondément déçue que la Cour suprême israélienne ait une fois de plus repoussé son jugement sur notre requête », a dit l’organisation dans une déclaration officielle en réponse à la non-décision du tribunal. « Il n’y a aucun argument de sécurité qui justifie le refus global d’Israel de permettre un accès indépendant des journalistes étrangers à Gaza, à un moment où des travailleurs de l’aide humanitaire et d’autres responsables sont autorisés à Gaza. Le droit du public à savoir ne devrait pas être réduit à une pensée après coup ».
Tania Kraemer, correspondante pour Deutsche Welle à Jérusalem et actuelle présidente de la FPA, a écrit aux membres le lendemain de l’audition, les informant que la Cour avait prévu les prochaines procédures le 31 mars, et que les avocats de l’organisation projetaient de faire appel de la décision. Pourtant, dans la mise à jour envoyée aux membres après une réunion du bureau le 4 février, il n’y avait aucune indication de futures mesures concrètes, au-delà de l’intention de « monter une campagne sur les réseaux sociaux si nous en avons la capacité ».
On peut presque sympathiser avec la FPA piégée dans cette situation, coincée pendant plus de deux ans entre un gouvernement israélien obstiné et une faible Cour suprême. Pourtant cette sympathie fait rapidement place à la colère et au désespoir quand on parcourt la page des communiqués de l’association, maintenant remplie d’une série apparemment sans fin de déclarations quasi-identiques de « déception » vis-à-vis du gouvernement, de « désarroi » devant un nouveau délai accordé par la Cour, « d’espoir » que les juges « résistent fermement à l’État » et, inévitablement d’ « indignation et de choc » devant l’assassinat continu de journalistes gazaouis.
Plutôt que de changer son approche, la FPA continue de suivre les règles et d’en référer à la Cour suprême, bien qu’il n’y ait aucune indication que cela force jamais la main du gouvernement. Ce faisant, la FPA non seulement échoue à atteindre son objectif de lever l’interdiction d’accès de la presse à Gaza, mais elle aide aussi à légitimer la perception externe qu’il y a un « examen juridique » de bonne foi — pierre angulaire de la démocratie libérale qu’Israël s’auto-proclame d’être.
« Le bureau de la FPA est faible, et Israël le sait ».
Un cas analogue, hors du domaine de l’accès de la presse, offre un précédent utile. En septembre dernier, quatre groupes de défense des droits humains israéliens — Gisha, HaMoked, l’Association pour les droits civils en Israël et Médecins pour les droits humains –Israël — ont pris la mesure extraordinaire de retirer une requête urgente à la Cour suprême qui demandait l’entrée immédiate d’une aide humanitaire suffisante dans Gaza. Déposée en mai, la requête avait trainé pendant plus de trois mois sans audition, la Cour ayant à plusieurs reprises repoussé l’examen juridique d’une politique qui avait conduit à une famine de masse.
Expliquant leur décision, les organisations ont dit qu’elles ne pouvaient plus participer à ce qui était devenu une « procédure futile » permettant à l’État de continuer à agir sans supervision tout en invoquant la simple existence d’un examen judiciaire comme preuve qu’il était prêt à rendre des comptes. « [C’est une procédure] de laquelle l’État seul dérive des bénéfices », ont écrit les avocats de Gisha dans leur demande pour retirer leur requête. « il continue à exercer une force débridée, à affamer des gens innocents et à leur refuser de l’aide humanitaire vitale … tout en se lavant extérieurement les mains de toute responsabilité. »
Ces reports répétés, ont noté les ONG, ont aussi aidé Israël lors de ses batailles juridiques dans des tribunaux internationaux.Même si les représentants de l’État ont argué devant la Cour internationale de justice que son système juridique restait ouvert à toute personne cherchant à contester ses actions, cette affaire cruciale est restée en suspens, et l’État n’a jamais été contraint à rendre compte de sa conduite.
La FPA pourrait-elle imiter l’exemple de ces ONG israéliennes ? Sa situation est certainement différente : la majeure partie du travail au jour le jour de la FPA — faciliter l’accès, l’accréditation et la communication entre les journalistes étrangers et les autorités israéliennes — dépend d’un engagement continu avec les organismes mêmes qu’elle conteste maintenant, faisant de son retrait une mesure qui a des conséquences particulièrement lourdes pour ses membres.
Pourtant la FPA a l’obligation de se demander ce que son approche actuelle a vraiment réussi à obtenir, à la fois pour ses membres et pour la population la plus vulnérable dans ce pays. À considérer avec quelle facilité les appels de la FPA à la Cour suprême sont balayés par Israël — avec l’aide active de cette Cour — la réponse semble claire.
Continuer à participer à cette mascarade n’est utile à personne sauf au gouvernement israélien. Cela ne sert qu’à permettre au Premier ministre Benjamin Netanyahou et à ses alliés d’extrême-droite de projeter une façade de démocratie grâce à leur participation à des procédures juridiques, protégés par la connaissance que la Cour leur fournira des reports sans fin qui empêcheront tout changement significatif de leur politique.
« Le bureau de la FPA est faible, et Israël le sait », a dit un membre de la FPA qui a parlé avec +972 sous couvert d’anonymat. « Il y a des voix à l’intérieur de la FPA qui ont appelé, et continuent à appeler, à des actions plus fermes, comme d’arrêter l’insertion des journalistes dans l’armée israélienne [à Gaza] ou de boycotter le Bureau du Premier ministre ». Selon un autre membre de la FPA, une proposition pour « suggérer aux rédacteurs en chef des entreprises de médias d’accepter de boycotter les interviews, les conférences de presse et les points d’information avec des responsables de l’armée jusqu’à ce que les médias étrangers soient autorisés à accéder de manière indépendante à Gaza », a été repoussée lors d’un vote du bureau.
Un autre membre de FPA, parlant aussi anonymement, a décrit la procédure d’appel en cour comme « une embarrassante évasion, faible et pathétique, de la responsabilité des journalistes par les ‘principaux’ organes internationaux de diffusion médiatique alors que le massacre génocidaire se poursuit. L’histoire jugera cet épisode embarrassant très durement, y compris le massacre et les mutilations de plusieurs centaines de journalistes qui ont eu lieu pendant cette période. Et très hauts sur la liste des blâmes figureront les organes de presse internationaux qui ont insulté l’intelligence des moucherons avec cette procédure de pure forme. »
Une question de vie et de mort
Aussi longtemps qu’Israël continuera à bloquer l’entrée des médias internationaux dans Gaza, les journalistes palestiniens sur le terrain demeurent les seuls yeux du monde extérieur documentant la vie sous un bombardement continu, les déplacements et le siège, au prix d’un immense risque personnel. Soutenir leur travail n’est donc pas seulement une question de solidarité professionnelle, mais de nécessité.
Mais le fait même que les journalistes palestiniens aient été abandonnés à porter seul ce fardeau est en lui-même une mise en accusation. Des développements récents rendent clair que l’interdiction continue d’Israël sur l’accès des médias étrangers à Gaza a des conséquences de vie et de mort.
Quelques jours seulement avant l’audition, le 21 janvier, l’armée israélienne a mené une des attaques les plus meurtrières contre Gaza depuis que le prétendu cessez-le-feu ait entré en vigueur en octobre dernier, ajoutant 11 morts supplémentaires aux 500 Palestiniens environ tués par les tirs israéliens dans les quatre derniers mois.
Parmi les victimes se trouvaient deux garçons de 13 ans, l’un tué par une frappe de drone israélien au centre de Gaza, et l’un abattu par les troupes israéliennes à Khan Younis. Trois autres — Muhammad Salah Qishta, Abdel Raouf Sha’at, et Anas Ghneim — étaient des journalistes en mission pour le Comité égyptien des secours à Gaza. Ils ont été tués après qu’une frappe aérienne israélienne a touché la voiture dans laquelle ils voyageaient, en route pour documenter la situation d’un camp de déplacement nouvellement établi dans la zone d’Al-Zahra, au sud de la ville de Gaza.
Les journalistes, que le porte-parole de l’armée israélienne a décrits comme « des suspects qui opéraient un drone affilié avec le Hamas », étaient à plusieurs kilomètres de la prétendue « Ligne jaune » quand ils ont été frappés, et ne pouvaient pas de manière plausible poser une menace aux forces israéliennes. Et comme les images des suites de l’attaque le montrent, le véhicule était clairement marqué comme appartenant au Comité égyptien.
Après le massacre, la FPA a publié une condamnation de la conduite d’Israël. « Une fois encore, des journalistes ont été tués par les frappes de l’armée israélienne tout en exerçant leurs devoirs professionnels », a dit le groupe. « Trop de journalistes dans Gaza ont été tués sans justification, tandis qu’Israël continue à dénier l’accès indépendant des médias internationaux au territoire. »
Mettant de côté la question de ce qui pourrait constituer une « justification » possible pour tuer des journalistes, il est clair que la stratégie actuelle de la FPA a échoué à faire quoi que ce soit pour protéger ses collègues palestiniens. Combien d’autres journalistes palestiniens auront été tués au moment de la prochaine date limite donnée par la Cour à l’État fin mars — une date qui ne sera presque certainement pas moins arbitraire que celles qui l’auront précédée ?
Le temps est venu pour que la FPA suspende sa coopération avec la Cour suprême et d’autres institutions israéliennes d’État qui renforcent et légitiment la censure des médias étrangers à Gaza. En déclarant publiquement que la procédure juridique est épuisée, elle peut au contraire mobiliser la pression de la communauté internationale des médias et pousser les organes de diffusion de ses membres à conditionner à l’accès à Gaza leur coopération future avec des institutions israéliennes. Continuer le long du chemin actuel — un chemin qui n’a produit aucun résultat pendant plus de deux ans, alors que les journalistes palestiniens dans Gaza continuent à être tués — n’est plus défendable.
