« Si World Central Kitchen s’arrête, il n’y aura ni petit déjeuner, ni déjeuner, ni diner. »

KHAN YOUNIS, Bande de Gaza —La semaine dernière, Ahmed Abu Ras, 55 ans, se tenait au milieu de dizaines d’hommes et d’enfants, dont beaucoup tendaient des marmites vides, sur un terrain sablonneux et inondé de soleil au bord du camp de déplacement Jinan dans la région de Khan Younis, au sud de Gaza.
« Nous appelons les organisations internationales à tendre une main secourable et à apporter de l’aide aux déplacés, pas à leur retirer », a dit Abu Ras à la foule qui s’était réunie pour protester contre le manque de nourriture. « Notre souffrance continue. Le siège continue. Le déplacement continue. La douleur, la faim, la famine, continuent. »
Plus tôt dans le mois, World Central Kitchen (WCK), le plus gros fournisseur de repas chauds à Gaza, a pris la décision de réduire de moitié sa distribution, d’environ un million de repas par jour à 500 000. Abu Ras, directeur au camp de Jinan, a aidé à organiser une manifestation en réponse.
« World Central Kitchen a rajouté de la douleur à cette souffrance avec sa décision d’arrêter les cuisines communautaires qui desservent les camps de déplacement s’étendant au nord de la ville de Hamad, soit 12 camps avec une population de plus de 13000 personnes déplacées », a dit Abu Ras.
Dans une déclaration au début du mois, WCK a dit que sa décision « était entièrement due à des pressions financières » et ne « reflétait pas du tout une réduction des besoins sur le terrain ». Le fondateur de WCK, José Andrés, a dit que le coût pour fournir la nourriture était devenu intenable, citant la guerre israélo-états-unienne avec l’Iran et la clôture du détroit d’Ormuz. « La guerre en Iran a augmenté considérablement nos coûts. Le prix du riz a augmenté de 30%, les coûts du poulet et de la viande entre 10 et 20 % », a écrit Andrés dans un article pour Semafor. « Nous dépendons de l’essence pour livrer des provisions à Gaza et transporter des repas dans toute la Bande et les prix plus élevés de l’essence ont aussi affecté nos opérations. »
Cette semaine, la Cour suprême d’Israël a soutenu les règles draconiennes d’enregistrement fixées par le gouvernement pour les groupes d’aide internationaux opérant dans Gaza et en Cisjordanie occupée, rendant presque impossible à qui que ce soit de remplir le vide laissé par WCK. La Cour a maintenu l’interdiction par le gouvernement de 37 ONG étrangères, en leur donnant 30 jours pour satisfaire aux nouvelles procédures de sélection ou « cesser les opérations ». Ces procédures incluent la soumission de listes détaillées d’employés, une mesure à laquelle les groupes d’aide ont résisté parce qu’elle ferait courir des risques aux membres palestiniens de leur personnel. Les autorités israéliennes ont révoqué les autorisations des agences en janvier, y compris celles de certains des groupes humanitaires les plus importants au monde — comme Oxfam, Save the Children, Médecins Sans Frontières, ou le Comité international de secours — après leur refus de satisfaire à ces exigences intrusives.
Les groupes d’aide ont alerté sur les effets dévastateurs qu’aurait la poursuite des interdictions par Israël. WCK n’est pas inclus dans l’interdiction, ce qui rend la réduction des on aide encore plus décisive.
WCK a employé des milliers de Palestiniens dans ses cuisines communautaires, fournissant une source cruciale de revenus à des familles de Gaza où le chômage a augmenté de plus de 80%, selon le Bureau central de statistiques palestinien. À la suite de la décision de WCK de réduire de manière drastique l’échelle de sa distribution de nourriture, des centaines de Palestiniens se sont soudainement retrouvés sans travail.
La semaine dernière, un groupe d’employés s’est réuni dans une manifestation séparée, en uniformes de WCK, pour protester contre la décision et appeler à la réintégration des travailleurs licenciés. « Au nom des employés de World Central Kitchen, et des familles affectées dans la Bande de Gaza, nous déclarons dans cette manifestation de solidarité notre condamnation de la décision injuste et inéquitable de renvoyer arbitrairement des employés de World Central Kitchen, privant beaucoup de familles qui dépendaient entièrement et exclusivement de ses repas à la lumière de la crise financière en cours résultant du génocide de Gaza », a déclaré un des travailleurs de WCK, entouré de ses collègues, dans une vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux.
« Auparavant, World Central Kitchen fournissait régulièrement des repas et les gens s’en sortaient déjà à peine », a dit à Drop Site Fatima Abdullah Al-Basyouni, une mère palestinienne déplacée à Khan Younis. « Le déjeuner arrivait. Le petit déjeuner et le diner n’étaient pas accessibles, sauf grâce à l’aide et l’aide était extrêmement limitée. Maintenant, si World Central Kitchen arrête, il n’y aura ni petit déjeuner, ni déjeuner, ni diner. Cela va créer une immense pénurie, une pénurie des provisions de nourriture dans les maisons ».
« C’est une décision qui est très préjudiciable pour les Palestiniens », a-t-elle continué. « Ils doivent revenir là-dessus et la voir dans une perspective plus large et plus développée, pas en empêchant la nourriture de nous atteindre ». L’idée devrait être d’améliorer la qualité et la quantité de la nourriture pour les gens, pas de les réduire. »
WCK n’a pas répondu aux questions de Drop Site News.
Au-delà de la réduction de WCK et de la guerre d’Iran qui provoque une flambée mondiale des prix des aliments, le Bureau des médias du gouvernement de Gaza a alerté à plusieurs reprises sur le fait que le nombre des camions d’aide qu’Israël autorise à entrer dans Gaza était tombé régulièrement bien en-dessous des niveaux accordés lors de l’accord de « cessez-le-feu » d’octobre.
« L’accord stipule l’entrée de 600 camions par jour, dont 50 de combustible. Mais l’occupation n’a pas respecté cela », a déclaré le bureau lundi. « Seulement 37% du nombre convenu de camions sont effectivement entrés dans Gaza. La situation des combustibles est particulièrement critique, 14% seulement des quantités convenues ont été livrées. De plus, 1196 camions seulement sont entrés dans la Bande de Gaza la semaine dernière, sur les 4200 qui étaient supposés arriver pendant cette période ». Ils ont aussi qualifié le niveau de combustible et de provisions de « totalement insuffisant ».
Les Nations Unies ont également documenté la crise alimentaire qui s’aggrave constamment, notant une chute de 37% de l’aide entre les première et deuxième périodes de trois mois qui ont suivi l’accord d’octobre. Le Programme alimentaire mondial des Nations Unies a aussi noté que les Palestiniens de Gaza mangeaient moins dans la première moitié d’avril qu’en mars, la plupart des familles ne mangeant des légumes, des fruits ou des protéines qu’une fois par semaine ou moins.
Les Nations Unies ont carrément blâmé Tel Aviv. « La fermeture erratique des passages par Israël, les restrictions sur le flot de l’aide humanitaire et l’interdiction continue d’entrée de provisions essentielles ont produit des pénuries chroniques de nourriture, de médicaments et de biens de base dans tout Gaza », ont rapporté les Nations Unies la semaine dernière.
Le Conseil de la paix du président Donald Trump a récemment reconnu dans son rapport du 15 mai au Conseil de sécurité des Nations Unies des violations quotidiennes régulières et des « empêchements à l’accès humanitaire », mais n’a pas identifié Israël comme la partie responsable. Israël a tué plus de 900 Palestiniens depuis que l’accord est entré en vigueur en octobre.
Mercredi, alors que des familles se réunissaient pour célébrer l’ Aïd Al-Adha, une frappe israélienne a démoli une maison résidentielle dans le centre de la ville de Gaza, tuant au moins 10 personnes, dont quatre enfants, et en blessant plus de 20 autres, selon le Croissant rouge palestinien. Des images déchirantes ont été diffusées, montrant des habitants qui portaient des enfants ensanglantés hors des décombres dans les flammes et la fumée.
Mardi, 14 Palestiniens ont été tués dans une série d’attaques israéliennes dans toute l’enclave, dont l’une a tué le chef de l’aile armée du Hamas, Mohammed Odeh—là encore, en violation du cessez-le-feu —ainsi que sa femme et ses enfants
Israël a aussi continué à cibler des travailleurs humanitaires dans Gaza ; deux ont été tués fin avril dans des incidents séparés, déclenchant la suspension des services de santé et d’eau. Israël a aussi tiré sur un véhicule de l’Organisation mondiale de la Santé début avril, tuant un entrepreneur et blessant plusieurs autres personnes, ce qui a poussé l’OMS à suspendre les évacuations médicales via le passage de Rafah pendant six jours. Au moins huit travailleurs humanitaires ont été tués depuis l’annonce du « cessez-le-feu » en octobre, selon OCHA. Près de 600 travailleurs humanitaires ont été tués depuis le début du génocide en octobre 2023, dont sept travailleurs humanitaires de WCK quand leur convoi a été ciblé par des frappes aériennes israéliennes alors qu’il quittait un des entrepôts du groupe à Deir al-Balah en avril 2024 ; cela a conduit le groupe à arrêter provisoirement ses opérations.
Selon les autorités locales, Israël a commis plus de 3000 violations du « cessez-le-feu » depuis qu’il est entré en vigueur en octobre, sans aucune condamnation du Conseil de la paix de Trump.
« Le plan était supposé apporter du soulagement. Au lieu de cela, les Palestiniens de Gaza sont toujours affamés, ils ne peuvent toujours pas avoir accès à des soins médicaux et les civils sont toujours tués », a dit Adam Coogle, vice-directeur pour le Moyen-Orient à Human Rights Watch, dans une déclaration la semaine dernière, avant un briefing du Conseil de la paix devant le Conseil de sécurité des Nations Unies sur son rapport d’étape semestriel récemment publié. « Aucune pirouette ne peut cacher le fait que l’aide n’entre pas à l’échelle nécessaire », a ajouté Coogle. le groupe a aussi noté que quatre agences des Nations Unies avaient alerté dès décembre que la famine, repoussée seulement quelques semaines plus tôt grâce au cessez-le-feu, pouvait revenir rapidement à moins d’un accès soutenu et des provisions.
Dans la manifestation la semaine dernière contre la décision de WCK de réduire les livraisons de repas, un homme dans la foule s’est mis en colère. « Nous n’avons vraiment rien. Où sommes-nous supposés travailler ? Comment sommes-nous supposés nourrir nos enfants ? J’attends dans les cuisines communautaires dès 8h du matin. Voici le résultat », a-t-il crié, montrant une marmite vide. « J’ai deux filles — où sommes-nous supposés obtenir de la nourriture ? Ou bien est-ce tout ? Avez-vous tous conspiré contre nous ? Je demande seulement ce que vit n’importe quel pays arabe ou européen : la dignité et la tranquillité d’esprit. »
Jawa Ahmad, chercheur pour le Moyen-Orient à Drop Site News a contribué à ce rapport. Sami Vanderlip a édité la vidéo
- Photo : Un Palestinien tend une marmite vide lors d’une manifestation contre la décision de World Central Kitchen de réduire de moitié sa distribution de repas à Gaza. Camp de déplacement Jinan, Khan Younis, sud de Gaza. 18 mai 2026. Capture d’écran de la vidéo par Abdel Qader Sabbah.
