Jadallah Jadallah a reçu une balle tirée par une unité de parachutistes dans le camp de réfugiés d’al-Far’a. Des vidéos le montrent abandonné alors qu’il appelait à l’aide, tandis que sa famille le regardait, impuissante, à distance. Israël détient désormais son corps. Selon les FDI, « un terroriste qui présentait un danger immédiat a été identifié, les soldats ont tiré sur lui et lui ont fourni les premiers secours ».
Un garçon de 14 ans blessé par un tir est étendu sur le dos d’une ruelle du camp de réfugiés d’al-Far’a dans le nord-est de la Cisjordanie. Un groupe important de soldats marche autour de lui ou se tient à proximité, parfois à moins d’un mètre. Par moments, ils jettent un coup d’œil vers lui, mais ils se tiennent plutôt près de lui sans le regarder, comme si c’était un objet et non un être humain qui était là, au sol.
Il se tourne sur le côté et plie les jambes, ses genoux ouverts. Il tend une main puis une autre. Elles retombent, puis il lève encore une ou deux mains. Des voisins observent aux fenêtres de maisons proches, incapables de faire quoi que ce soit.
Par un autre mouvement où il a l’air de solliciter de l’attention ou d’appeler au secours, il lance son chapeau vers les soldats. Un soldat le renvoie d’un coup de pied. Il lance le chapeau de nouveau. Cette fois, un soldat lui donne un petit coup de pied de façon qu’il reste hors d’atteinte de l’adolescent. Par moments les soldats tirent en l’air. Une fois, ils tirent en direction de la mère du garçon. Quand elle apprend que le blessé est son fils, elle se hâte hors de sa maison qui est 200 mètres et elle essaie de le rejoindre en suppliant qu’on le laisse en vie. Plusieurs balles frappent le mur à côté de la porte d’entrée, la forçant à opérer un demi-tour.
Le garçon blessé est Jadallah Jadallah (surnommé Jad par sa famille). Il est né en mai 2011. Le 16 novembre, sa famille s’est trouvée sur deux listess douloureuses. Jad est devenu un des 55 mineurs palestiniens de Cisjordanie tués par des soldats israéliens en 2025 et l’un des 77 mineurs tués dont les corps sont détenus par les FDI – dans des congélateurs de morgues pour la plupart – sur ordre du gouvernement.
Parce que son corps n’a pas été rendu pour être enterré, la famille s’accroche toujours à l’espoir qu’il soit vivant, alors même que quatre vidéos dérangeantes obtenues par Haaretz documentent la dernière heure de sa courte vie. Quelques minutes de cette heure sont décrites plus haut.
D’après le site internet du porte-parole des FDI, un post de 18h12 de ce jour-là déclare qu’il s’agissait d’une « opération offensive de l’unité de reconnaissance du bataillon spécial de parachutistes (Sayeret Tzanhanim) dans le camp d’al-Far’a, sous les ordres de la brigade Ménaché.
Des habitants du camp disent que les soldats étaient en quête d’un homme recherché. Il n’a pas été arrêté pendant l’opération mais s’est présenté de lui-même ultérieurement. Une vidéo antérieure, précédant les autres dans l’ordre chronologique, qu’Haaretz a obtenue, montre trois silhouettes au coin d’une ruelle du camp menant à la maison de Jadallah. Ils jettent un coup d’œil vers un bâtiment tout au bout de la ruelle, scrutant la ruelle sur leur gauche. Il est difficile de déterminer à partir de la prise de vue si ce sont des enfants, mais nous savons, rétrospectivement, que ce sont Jad et ses amis.
L’un d’eux court dans la ruelle. Quelques secondes plus tard, un deuxième garçon est étendu. L’ami qui avait commencé à courir avec lui se met tout d’un coup à courir vers l’ouest lui aussi. Puis deux autres silhouettes entrent dans le cadre depuis le nord. De leur gestuelle – ils portent des fusils et pointent – on peut conclure que ce sont des soldats. Le troisième garçon court en direction de l’ouest en leur tournant le dos.
Un autre soldat apparaît et les enfants sortent du champ de vision. Un léger changement sur les tonalités grises de la vidéo résulte probablement de la poussière qui s’élève lorsque quelque chose tombe à terre. Les ruelles sont sableuses depuis que les FDI ont déchiqueté l’asphalte l’an dernier. Des témoins comblent ce que la vidéo ne montre pas : deux des enfants ont réussi à s’enfuir, Jad est tombé. Les soldats l’ont traîné sur plusieurs mètres dans la ruelle.
La déclaration du porte-parole dit que pendant l’action de l’unité de reconnaissance dans le camp de réfugiés, des soldats ont « identifié un terroriste qui essayait de s’en prendre à eux. L’armée lui a tiré dessus et l’a éliminé. Nos forces n’ont pas souffert de blessures ».
La déclaration omet le fait que les soldats ont tiré sur Jad quand il n’y avait pas de danger pour leur vie et qu’il n’a pas été immédiatement « éliminé ». La troisième vidéo montre Jad soulevant le torse avec difficulté, tendant une fois de plus une main vers les soldats puis s’écroulant. Une manche paraît imprégnée de sang. Les soldats continuent à bouger autour de lui. Deux au moins s’approchent de lui, en filmant apparemment. L’un tire en l’air. Un autre vient plus près, se penche et jette ce qui semble être une pierre à côté de lui. Des habitants du camp ont interprété ce geste comme l’apport d’une preuve et la préparation de la justification du tir.
Des habitants disent que les soldats ont empêché une ambulance palestinienne d’atteindre la scène. « Mon fils ne portait pas d’arme, il n’avait pas une grenade en mains – rien », dit son père, Jihad, chez lui, la semaine dernière. Sa femme, Safaa, a ajouté : « Même si cela avait été le cas, ils auraient dû l’arrêter et le traiter en conséquence. Ce n’était pas un commandant chevronné. II n’était membre d’aucun bataillon. Ils ont fait comme s’il était sorti pour perpétrer une attaque terroriste ».
La famille décrit Jad comme timide et prudent, quelqu’un qui partait en courant à l’apparition de soldats et qui sortait rarement de la maison tout simplement. Ils disent, au passage, qu’à l’image de près de la moitié des habitants du camp ils ont été forcés de quitter leur maison pendant six mois l’an dernier pendant une opération prolongée de l’armée, et de louer un appartement à Salfit, au nord-ouest de la Cisjordanie.
« Ils disent que Jad a dit aux soldats : « Je suis un enfant » a dit sa mère, le visage déformé par la douleur. Sa sœur, Shahed, a ajouté : « Une femme soldat était en colère contre ses camarades et a dit ‘pourquoi avez-vous tiré ? C’est un enfant‘ ».
Il y a une grande densité de maisons dans le camp. Les gens enfermés à l’intérieur, par peur des soldats, peuvent tout voir et entendre par les fenêtres. Nombre d’entre eux travaillaient en Israël et comprennent bien l’hébreu. Si ces mots ont bien été dits, il y avait des gens qui pouvaient les entendre et les comprendre.
Shahed a dit qu’après que les soldats ont emmené son frère, la famille a reçu un appel du comité palestinien local de liaison disant qu’il était vivant. Environ dix minutes plus tard, le comité a déclaré avoir reçu un message de son homologue, le comité israélien de liaison, disant qu’il était mort.
Le frère ainé, Qusay, a dit : « Mon frère n’a pas été tué. Nous ne croyons pas qu’il ait été tué. S’il a été tué, nous voulons le corps ». Leur mère a dit que « ses plus jeunes frères me demandent s’il est dans un congélateur ». La fille a exprimé sa peur qu’un organe ait été ôté de son corps. Son père – un officier des Forces Nationales Palestiniennes de Sécurité – a répondu : « S’il est mort, et s’ils lui prennent un organe pour sauver un autre enfant, aux yeux de notre Dieu, c’est une excellente chose ».
Au milieu de la quatrième vidéo obtenue par Haaretz, qui dure environ 6 minutes, la porte d’une jeep kaki entre dans le cadre. L’étoile de David rouge la désigne comme ambulance militaire. Mais Jad avait cessé de bouger au moins deux minutes plus tôt. Quelques secondes après l’arrivée de l’ambulance, un soldat se penche sur lui, donnant l’impression de lui prendre le pouls et de tâter différentes parties de son corps. Il porte des gants bleus. S’il a fait quoi que ce soit après, on ne peut le voir sur le tournage.
Vers la fin de la vidéo, un autre soldat apparaît, portant un drap blanc – possiblement une couverture de survie. Un autre porte un tapis pris dans une des maisons. La vidéo est alors coupée. Des témoins disent que les soldats ont porté Jad sur le tapis et l’ont mis dans l’ambulance.
Jad a été emmené sur le tapis vers 17h35. Jusqu’à 17h28, selon la famille, il n’a reçu aucun traitement – ce qui a été vu par son père et sa sœur, qui regardaient par la fenêtre du deuxième étage, désespérés de leur incapacité à le sauver. Combien de temps a-t-il été laissé au sol, à saigner ? certains disent environ 90 minutes, avançant qu’il a reçu des tirs peu avant 16h. D’autres disent qu’il a été ciblé à 16h45, ce qui signifie que 45 minutes critiques se sont écoulées tandis qu’il saignait, sans soins. Là-dessus, 11 minutes sont documentées dans trois des vidéos obtenues par Haaretz.
Dans une réponse à Haaretz, le porte-parole des FDI a développé la brève déclaration faite sur leur site : « Un terroriste a été identifié, qui a lancé un bloc de béton sur l’armée et qui présentait un risque immédiat. Les soldats ont tiré sur le terroriste pour supprimer la menace, le blessant. Après vérification que le terroriste ne portait pas d’explosif sur lui, l’armée lui a prodigué les premiers secours. L’allégation selon laquelle l’armée n’a pas fourni de traitement médical est fausse. Une vidéo prouvant l’apport de soins a été envoyée au reporter. Nous n’avons pas de visibilité sur l’affirmation que l’armée a placé des pierres près de la tête du terroriste. L’incident fait l’objet d’une enquête.
La vidéo fournie par le porte-parole des FDI dure sept secondes. Le porte-parole n’a pas expliqué comment les soldats ont vérifié que Jad ne portait pas d’engin explosif, ni pourquoi – s’ils craignaient qu’il puisse en faire exploser un – ils sont restés aussi proches de lui aussi longtemps.
C’est précisément la question que pose la famille après avoir entendu l’explication donnée par l’armée dans Haaretz. Dans leur petite maison, chaque douleur rivalise avec l’autre : sur le fait que les soldats ne leur ont pas permis de sauver Jad ; qu’il ait saigné sous leurs yeux tandis que les soldats déambulaient autour de lui, indifférents ; et qu’Israël détienne son corps. « Ils nous font doublement souffrir » a dit le père, Jihad. « Quand ils l’ont tué, et maintenant qu’ils le gardent. Je passe près du cimetière du camp et je me dis : si seulement mon fils était ici ».
