1984, roman dystopique de George Orwell (1949), était une mise en garde contre les dérives totalitaires, la surveillance généralisée et la fabrication d’une vérité officielle. Avec la proposition de loi dite « PPL Yadan », la dystopie commence dangereusement à ressembler à notre présent.
Car cette loi s’inscrirait dans une offensive autoritaire plus large : une volonté de contrôler les esprits, de surveiller les savoirs critiques et de punir les pensées dissidentes. Comme le précise à juste titre Irene Khan, la Rapporteuse spéciale de l’ONU sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression: « La définition trop large et trop vague de l’antisémitisme que propose la ‘définition pratique’ [celle de l’IHRA] est dangereuse parce qu’elle peut donner lieu à des accusations injustifiées et porter atteinte à la réputation d’autrui, fausser les statistiques sur les actes antisémites et détourner l’attention de la lutte contre les causes réelles de l’antisémitisme. […] La principale erreur conceptuelle dans la ‘définition pratique’ est la confusion inhérente qui y est faite entre le sionisme, idéologie politique, et l’antisémitisme. La conséquence pratique en est le rejet de toute critique légitime d’Israël, et non le renforcement de la protection des Juifs contre la haine raciale et religieuse et l’intolérance. […] Le sionisme ne constitue pas un trait inhérent à un individu ou à un groupe ou autre, et il n’est donc pas juste d’assimiler antisionisme et antisémitisme ».
Sous couvert de lutte contre de prétendues « formes renouvelées de l’antisémitisme », ce projet de loi organise en réalité un glissement politique majeur : il redéfinit le terme de façon exponentielle, pour instrumentaliser la lutte légitime contre l’antisémitisme, imposer ainsi le silence sur le génocide des Palestiniennes et des Palestiniens, et sanctuariser l’idéologie sioniste.
Dans 1984, le pouvoir ne se contente pas de réprimer, il redéfinit le réel : 2 + 2 = 5. Il décide de ce qui est vrai, de ce qui peut être dit, de ce qui doit être oublié. C’est exactement la logique à l’œuvre ici. En assimilant l’antisionisme – l’opposition à la politique de colonisation, d’apartheid et de génocide de l’État d’Israël contre les Palestiniennes et les Palestiniens – à de l’antisémitisme, la PPL Yadan ne protège pas : elle falsifie. Elle transforme une position politique critique en faute morale, afin de la rendre illégitime.
L’université et l’école sont en première ligne. Dans la dystopie d’Orwell, les lieux de savoir deviennent des instruments de conditionnement. Aujourd’hui, la PPL Yadan introduit une logique similaire : suspicion généralisée, encadrement des contenus, menace de sanctions. Les enseignant·es et les chercheur·euses ne sont plus seulement des producteur·ices et transmetteur·ices de savoir critique, mais des cibles potentielles.
C’est l’émergence d’une véritable police des idées.
Qui décidera demain de la vérité acceptable ? Quels travaux sur la colonisation, sur le sionisme, sur les violences faites au peuple palestinien seront tolérés ? Quels mots seront interdits, quels concepts bannis, quelles analyses critiques criminalisées ?
Dans 1984, le langage lui-même est vidé de son sens et littéralement réduit – la « novlangue » – pour rendre certaines pensées impossibles. Ici aussi, le terrain est préparé : disqualifier, amalgamer, interdire, jusqu’à rendre inaudible toute critique de l’État d’Israël.
L’histoire nous l’enseigne : ces logiques ne sont jamais anodines. Elles sont les marqueurs de dérives autoritaires, de processus de fascisation où le contrôle du savoir devient un levier central du pouvoir. Nous refusons que l’école et l’université deviennent des instruments de normalisation idéologique. Nous refusons la criminalisation de l’antisionisme et des solidarités avec la Palestine. Nous refusons que la peur remplace la liberté critique. Nous refusons que la réalité soit redéfinie par des décrets arbitraires.
Face à cela, il ne suffit pas de rappeler des principes : il faut s’opposer. Collectivement, fermement, sans ambiguïté. Ce qui se joue ici dépasse une loi. C’est une bataille pour le réel, pour le langage, pour la dignité et le respect des droits humains – pour la possibilité même d’exercer une pensée libre.
La PPL Yadan doit être retirée, ou sinon rejetée. Une société qui criminalise l’esprit critique renonce à défendre les libertés.
