Alors que des dizaines de bénéficiaires du Programme français d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil restent prisonniers de l’enfer de Gaza, l’anthropologue Didier Fassin appelle les chercheurs à se mobiliser pour qu’ils obtiennent ce laissez-passer.
«13 mai. Je vous écris avec un sentiment d’urgence profond. Nos conditions de vie deviennent de plus en plus inhumaines : nous sommes presque complètement privés de nourriture, l’eau est pratiquement inaccessible et les frappes aériennes sont incessantes. Chaque jour, des personnes autour de moi meurent, non seulement à cause de la violence, mais aussi à cause de la dévastation des infrastructures. Je n’aurais jamais imaginé que le monde permettrait que la famine soit utilisée de manière aussi brutale et délibérée.
«21 juin. Ce que nous vivons est un effondrement sans précédent : un effondrement du temps, du sens et de l’ordre moral. Avez-vous déjà vu des gens risquer leur vie pour une chance sur 12 000 de recevoir un colis alimentaire qui permettra de nourrir une famille pendant deux ou trois jours ? C’est le genre de décision auquel nous sommes confrontés quotidiennement.
«19 juillet. Au milieu de pertes inimaginables, d’un génocide implacable et d’une lutte quotidienne pour la survie, deux de mes livres viennent pourtant de voir le jour, disant nos histoires, notre résistance, notre amour et notre désir. Ces livres ne sont pas de simples publications. Ils sont des documents vivants, façonnés par un peuple qui refuse d’être effacé.»
Ainsi s’égrènent les messages que m’adressait cette année le jeune poète palestinien Mahmoud Al-Shaer prisonnier de l’enclave de Gaza sous les bombes, les drones, les tirs de snipers, dans le désastre de la destruction des bâtiments, des infrastructures, des monuments, des hôpitaux, des lieux d’enseignement et de culture, confronté à la famine organisée, à l’absence d’eau potable, à l’indisponibilité de médicaments pour son enfant malade. Pourtant, il continuait d’écrire, il publiait même d’autres autrices et auteurs de Palestine. Comme tant d’artistes et de scientifiques dans le monde dont la vie et l’activité sont menacées par les conflits, les persécutions, les crimes de masse, la répression des régimes autocratiques, il était dans l’attente du soutien de l’un des programmes qui portent témoignage d’une solidarité internationale entre chercheuses et chercheurs, créatrices et créateurs.
Ces scientifiques et ces artistes ne sont bien sûr qu’une minime fraction de toutes celles et tous ceux qui, menacés dans leur pays, l’ont fui. Fin 2024, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés estimait que 123 millions de personnes se trouvaient sous sa protection en raison de déplacements forcés. Au regard de ces chiffres, on peut se demander pourquoi développer des programmes spécifiques en faveur des chercheuses et des chercheurs, des créatrices et des créateurs quand tant d’autres se trouvent eux aussi menacés.
Victimes des régimes autoritaires
D’abord, il faut rappeler que les déplacés reconnus par les Nations unies bénéficient, en principe, de la protection des pays où ils se sont exilés, quel que soit leur statut, même si l’on sait que ce droit est de moins en moins respecté et de plus en plus contesté. Ensuite, il faut souligner que les scientifiques et les artistes sont particulièrement victimes des régimes autoritaires et des forces armées en raison de leur activité, qui leur permet d’exprimer par leurs mots et par leurs œuvres les atteintes aux valeurs et les violations des principes qui fondent la vie en société, et doivent donc faire l’objet d’une attention singulière.
Mais avons-nous une responsabilité à leur égard ? Il y a plusieurs manières de répondre à cette question. Premièrement, pour celles et ceux d’entre nous qui sommes chercheuses et chercheurs, créatrices et créateurs, une relation de collégialité nous lie à eux. Nous comprenons la nécessité de leurs travaux et de leurs œuvres, nous savons leur importance pour les étudiantes et les étudiants auxquels ils transmettent leur savoir et leur savoir-faire, nous avons la conviction qu’ils participent de la vie démocratique et de l’intelligence collective des sociétés, même si nous sommes conscients que la solidarité de nos institutions universitaires et scientifiques s’est manifestée de manière très sélective.
Deuxièmement, nous n’ignorons pas la manière dont, au passé comme au présent, nos pays ont été partie prenante de leur histoire, à travers la colonisation et les multiples formes d’extractivisme des richesses et de la force de travail auxquelles elle a donné lieu, à travers les interventions militaires et les déstabilisations politiques qui les ont fragilisés, à travers les projets industriels et les dommages environnementaux qu’ils ont causés, et nous prenons donc acte des obligations qui résultent de cette implication.
Troisièmement enfin, la plupart d’entre nous, où que nous soyons, reconnaissons que la science et l’art se sont enrichis des apports venus de lieux multiples dans le monde, de traditions intellectuelles et esthétiques diverses, de modes de penser et de faire autrement, car il ne s’agit pas simplement d’aider des collègues en difficulté là où ils vivent, il s’agit aussi de faire bénéficier les domaines dans lesquels nous travaillons de leurs idées, de leurs talents, de leurs différences. Pour ces trois raisons, et notamment pour ce qu’ils peuvent nous apprendre, ce à quoi ils peuvent nous rendre sensibles, nous avons à leur égard une responsabilité qui est à la fois morale, politique et intellectuelle.
La France interrompt l’accueil des Gazaouis
Il est urgent de rappeler cette responsabilité dans un temps où la liberté académique et la liberté d’expression sont bafouées non seulement dans des contrées lointaines facilement renvoyées à leur exotique autoritarisme, mais aussi dans des pays qui se sont longtemps
considérés comme des modèles pour le reste du monde. Le cas états-unien est, à cet égard, emblématique tant a été vertigineux l’effondrement de ses fondations démocratiques. Mais les sociétés européennes n’ont pas été épargnées, comme l’ont montré la police de la pensée et la censure de la parole imposées autour de la question de Palestine.
Au printemps, Mahmoud Al-Shaer était devenu lauréat de «Pause», le Programme français d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil, mais il apprenait bientôt que les évacuations étaient reportées, suite à l’opération militaire israélienne en Iran, qui entraînait la fermeture complète de la frontière. Retard fatal à un autre lauréat, assassiné lors d’un bombardement.
Le mois suivant, alors qu’était envisagée une reprise des départs, c’était la France qui, par une sanction collective, interrompait toutes les délivrances d’autorisation d’entrée sur le territoire national aux ressortissants de Gaza, après la découverte d’un propos antisémite dans les échanges d’une étudiante palestinienne accueillie.
«9 septembre. Je vous écris depuis un lieu empreint d’un épuisement silencieux. Les journées à Gaza sont devenues plus froides, plus courtes, plus vides. Nous n’attendons plus le retour à une vie normale, nous essayons simplement de continuer à respirer sous le poids de tout ce qui s’est effondré. La pénurie alimentaire, l’absence de sécurité et la disparition de tout avenir sont désormais notre quotidien. Lorsque les efforts d’évacuation français ont cessé en août, j’ai eu l’impression qu’une autre porte se refermait sans bruit. Pas claquée, juste… absorbée dans le mur. Un mur devenu plus haut et plus épais à chaque mois de silence et de dévastation. Aujourd’hui, je demande doucement : y a-t-il encore quelque chose à espérer ?»
Peu après ce message, il arrivait enfin en Europe. Non en France, mais en Espagne, qui l’avait intégré, avec sa femme et sa petite fille malade, dans un programme d’évacuation humanitaire. Il souhaitait rejoindre notre pays, mais les services français ne lui délivraient pas de visa. Au moins avait-il échappé à la prison à ciel ouvert de Gaza, ce que ne pouvaient toujours pas faire vingt-trois autres lauréates et lauréats, tout comme les dizaines de candidats récemment retenus par Pause, dont la vie ne tient qu’à ce précieux laissez-passer.
Par Didier Fassin, anthropologue, professeur au Collège de France
Ce texte est la version abrégée de la conférence de clôture de la Journée annuelle du programme Pause, prononcée le 10 décembre 2025.
Didier Fassin est l’auteur de Leçons de ténèbres. Ce que la violence dit du monde (La Découverte, 2025).
