Le professeur n’a aucun regret après un chant qui soulève des critiques

« Je n’ai jamais supposé que la plupart des gens partageaient ma politique » déclare le professeur d’histoire Russel Rickford à The Sun.

Le militant et universitaire de l’histoire des Noirs américains, Rickford, a rejoint Blacks Lives Matter (La vie des Noirs compte) à Ithaca en 2015, et il est devenu membre fondateur de la Coalition Cornell pour une Démocratie inclusive l’année dernière, coalition qui a conduit en mars des manifestations pour exiger de l’université qu’elle protège et soutienne les Cornelliens.

Plus récemment, et de façon plus controversée, lors d’un knee-in mercredi dernier et après une manifestation des athlètes professionnels et des étudiants de Cornell contre la violence raciale, Rickford a entonné le chant « Free Palestine », juste avant que la foule ne s’agenouille.

Le chant de Rickford a été suivi d’applaudissements épars et d’un malaise palpable chez certains dans la foule. Peu après, le chant « Free Palestine » a été ainsi commenté par le blog conservateur Legal Insurrection : « Le détournement d’une autre ‘justice sociale’ les amène à se tourner contre Israël ». Qualifiant également Rickford de « militant anticapitaliste, anti-Israël » après la manifestation.

À la suite de cette manifestation, Rickford a fait l’objet de critiques d’après lesquelles il aurait abusé de la plate-forme conçue pour la solidarité avec les athlètes et les étudiants noirs de Cornell, en y abordant le conflit israélo-palestinien qui fait l’objet d’un débat brûlant.

« Le professeur Rickford a supposé que parce que nous étions ici pour protester contre le racisme sur le campus de Cornell, nous partagions tous la même opinion et conviction sur une question différente » écrit Arielle Hazi ’18 dans Guest Room pour The Sun. Hazi se dit « frustrée » par la décision de Rickford de lancer le chant.

Mais Rickford déclare que sa stratégie rhétorique en amenant la foule à chanter « Free Palestine » était précisément dans la droite ligne de l’objectif de la manifestation.

« L’occupation coloniale de la Palestine reste dans le monde l’une des campagnes les plus visibles de la violence du suprématisme blanc », affirme Rickford. L’évènement était organisé non seulement pour sensibiliser sur la violence contre les Américains noirs, mais encore comme une expression de la résistance contre les actes de la suprématie blanche – à laquelle, affirme Rickford, les Palestiniens sont soumis sans exception sous l’occupation israélienne.

Rickford assure que son chant relie les expressions de la suprématie blanche sur le campus et aux États-Unis à la violence coloniale systémique à l’étranger.

Comparer son chant à de l’antisémitisme, affirme Rickford, c’est en réalité procéder à une isolation des puissances coloniales qui perdurent.

« C’est aussi une tentative de réduire au silence ces millions de juifs qui, dans le monde entier, condamnent la politique d’apartheid d’Israël » dit-il.

Durant la jeunesse de Rickford, le nationalisme noir, en pleine résurgence culturelle dans les années 1990, s’est fondé sur sa « résistance précoce à la suprématie blanche ». Alors qu’il poursuivait son évolution politique, après la faculté, il a étudié les travaux des théoriciens marxistes et du Third Word, de Frantz Fanon à Amilcar Cabral, et il a adopté une vision de gauche de la société.

« J’ai commencé à lier l’antiracisme à l’anticolonisalisme, à l’anti-impéralisme, et à l’antimilitarisme » dit-il.

Les manifestations contre le racisme en Amérique, aujourd’hui aussi, évitent souvent « l’épreuve de force directe », dit Rickford. Cette fuite devant la confrontation est une chose à laquelle Rickford dit tenter de s’opposer dans ses prises de parole.

C’est pourquoi il déclare appeler à la libération et à l’anticolonialisme non seulement dans son pays, mais surtout dans le monde entier.

En fait, Rickford dit avoir aussi mentionné l’histoire du génocide et de la dépossession des peuples autochtones en Amérique du Nord dans son intervention. Mais il indique qu’il n’y a eu aucune réclamation à ce sujet après la manifestation, parce que cette déclaration n’a pas été considérée comme un défi grave à la pratique en cours du pouvoir colonialiste.

« Ceux qui sont au pouvoir se réservent le droit de fixer les limites de l’expression politique acceptable » déclare-t-il.

Le fait que les gens se montrent particulièrement mécontents des remarques de Rickford sur la Palestine démontre, pour Rickford, que sa remise en cause de l’occupation des Palestiniens constitue une menace pour ceux qui ont le pouvoir en Amérique.

« Le peuple palestinien reste colonisé » dit-il. « Son oppression est systématiquement justifiée aux États-Unis, où la société est imprégnée de la culture et de la logique du colonialisme de peuplement. Toutes les grandes structures de la violence états-unienne – incarcération en masse, militarisme, terreur policière, racisme, etc. –, toutes convergent dans l’occupation de la Palestine ».

Pour Rickford, l’attachement aux principes de justice sociale et d’égalité ne doit pas s’arrêter au pays.

« Si nous nous engageons pour une libération, relier le local et le mondial paraît non seulement approprié, mais aussi absolument nécessaire » déclare-t-il, ajoutant que sa motivation derrière le chant, lors du knee-in, était d’interpeller l’assistance afin qu’elle situe ses valeurs dans le contexte mondial.

Le peuple palestinien, en tant que groupe endurant depuis longtemps une occupation coloniale et un apartheid devait, pour Rickford, être nécessairement inclus dans le débat sur la race et la haine en Amérique.

« J’invoque toujours la Palestine quand je m’exprime en public. Cela s’intègre dans ma tentative de démontrer une solidarité, comme le peuple palestinien le fait depuis si longtemps en lien avec la lutte pour la liberté des Noirs » déclare-t-il.