Depuis les premières invasions du Liban en 1982 jusqu’aux récents assauts sur les universités palestiniennes, le boycott académique s’est imposé comme une forme de résistance non‑violente face à l’occupation et à la militarisation de l’enseignement supérieur israélien. Soutenu par de nombreux intellectuels et universitaires, le mouvement dénonce les liens entre les universités, l’industrie de l’armement et les violations du droit international.
L’invasion du Liban en 1982, la première et la seconde Intifada, déclenchées en 1987 et en 2000, les invasions successives de Gaza en 2008, 2014 et 2023 ont révélé au monde entier l’usage disproportionné de la force dont est coutumière l’armée israélienne, et montré au grand jour la réalité de l’occupation et de la colonisation. C’est en 2004 qu’un groupe d’intellectuels palestiniens lancent un appel au boycott académique et culturel (PACBI), et en 2005 que 170 organisations, représentant toute la société civile palestinienne, lancent un appel à boycotter les produits israéliens, à désinvestir des sociétés contribuant à l’occupation et à sanctionner Israël (BDS). Le génocide en cours à Gaza a donné un coup d’accélérateur au mouvement, mais a aussi révélé les fractures européennes. Alors que dans les pays du Nord et du Sud, de la Norvège à l’Espagne en passant par l’Irlande, les universités délibèrent librement de rompre leurs liens avec les universités israéliennes et sont nombreuses à le faire, en France, au Royaume-Uni et en Allemagne, les gouvernements utilisent la législation antiterroriste et le prétexte de l’antisémitisme pour réprimer les mouvements de solidarité avec la Palestine et interdire les débats dans les universités. L’intervention du Premier ministre à Sciences Po en 2024 et celle du ministre de l’Enseignement Supérieur au Collège de France au 2025 ont bien montré qu’en France, le gouvernement surveille les établissements comme le lait sur le feu, et n’a aucunement l’intention de laisser s’établir un boycott académique.
Légitimité et légalité du boycott
Pourtant, le boycott est un moyen d’action non violent et parfaitement légitime. Sa légalité, en ce qui concerne Israël, ont été confirmées par un jugement de 2020 de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, infirmant des condamnations précédentes émanant des tribunaux français. Il s’appuie sur une longue et héroïque tradition de résistance des peuples autochtones face à la puissance colonisatrice. Le nom même vient d’un épisode de la résistance irlandaise aux grands propriétaires britanniques (1880), et le boycott, sous l’égide du mouvement Swadeshi, a été un des moyens utilisés pour la libération de l’Inde. Plus près de nous, le boycott des bus à Montgomery en 1955, a été un moment fondateur du mouvement des droits civiques aux États-Unis. On se souvient aussi du mouvement de boycott de l’Afrique du Sud, lancé en 1959 à Londres, qui a tant contribué au démantèlement de l’apartheid.
Dans le cas d’Israël, le boycott est d’autant plus légitime qu’il s’appuie sur des décisions de la Cour Internationale de Justice (CIJ) et de la Cour pénale internationale (CPI), les plus hautes juridictions internationales. Dans une ordonnance du 26 Janvier 2024, la CIJ déclare « réel et imminent » le risque qu’un génocide soit en cours à Gaza, et le 20 Mai 2024, la CPI émettait des mandats d’arrêt contre le Premier ministre d’Israël et son ministre de la Défense, pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Au-delà de la simple obligation morale de ne pas être complices de tels crimes, ces décisions créent des obligations juridiques envers tous les États, dont l’UE et donc la France, qui ont l’obligation, par exemple, de ne pas vendre d’armes à Israël. Ces obligations s’étendent bien au-delà des ventes d’armes : dans un avis rendu le 19 Juillet 2024, la CIJ déclare illégale la présence d’Israël dans les territoires palestiniens occupés en 1967 et déclare que tous les États sont dans l’obligation de ne pas reconnaître cette situation et de ne la soutenir ni directement ni indirectement, ce qui implique naturellement de ne pas commercer avec des entités israéliennes qui la maintiennent. Bref, le boycott d’Israël est maintenant une obligation juridique pour les États.
« Le boycott est un moyen d’action non violent et parfaitement légitime. Sa légalité, en ce qui concerne Israël, ont été confirmées par un jugement de 2020 de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, infirmant des condamnations précédentes émanant des tribunaux français. »
Pourtant, les gouvernements occidentaux s’y refusent. Ils veulent bien sanctionner la Russie pour avoir agressé l’Ukraine, ils se refusent à sanctionner Israël pour prévenir un génocide à Gaza. Rien d’étonnant à cela : la leçon de l’histoire est que les boycotts se heurtent systématiquement à l’hostilité des autorités en place. Pendant vingt ans, entre 1960 et 1980, alors que les Nations Unies réclamaient des sanctions économiques contre l’Afrique du Sud et un embargo sur les armes destinées à Pretoria, les gouvernements américains et britanniques s’y sont opposés, le président Reagan au nom de la liberté de commerce et de la lutte contre le communisme, la Première ministre Thatcher au nom du bien-être des populations soumises à l’apartheid, selon elle les premières victimes des sanctions. Rappelons qu’en 1989 les États-Unis ont classé l’ANC, le parti de Nelson Mandela, au rang des 52 organisations terroristes les plus dangereuses au monde, aux côtés du Fatah et du Hezbollah, et que Nelson Mandela lui-même a été sur la « terrorist watch list » jusqu’en 2008, quatre ans après qu’il a annoncé se retirer de la vie publique.
Quant à Martin Luther King, c’est du fond d’une prison de Birmingham qu’il écrivit sa célèbre lettre adressée à huit religieux blancs, de toutes confessions, qui avaient qualifié sa lutte de « unwise and untimely », c’est-à-dire mal inspirée et mal à propos, et le traitaient, ainsi que ceux qui étaient venus l’assister, de « outsiders coming in », des gens qui s’immiscent dans un débat interne où ils n’avaient rien à faire. On ne peut s’empêcher de songer à la rhétorique actuelle dirigée contre les manifestations de solidarité avec la Palestine, accusées d’attiser l’antisémitisme à un moment dangereux, et aux injonctions de ne pas « importer » en France le conflit israélo-palestinien.
Boycotter Israël
On parle toujours de l’impact économique, et c’est vrai que dans le cas de l’Afrique du Sud, il a été significatif. Mais il me semble que le but principal du boycott, dans le cas d’Israël, est pédagogique : faire savoir ce qui se passe. Pendant des années, on a fait croire aux gens qu’il y avait un processus de paix en cours, que les choses se régleraient d’elles-mêmes, qu’il ne fallait surtout pas s’en mêler, et que ceux qui le faisaient étaient des trublions. Le but de l’action non violente, et en particulier du boycott, est de leur faire comprendre que ce n’est pas vrai, que les choses n’avancent pas, bien au contraire, que cela va de mal en pis. Quand on refuse un produit Teva chez le pharmacien, c’est l’occasion de lui expliquer pourquoi et de parler de la colonisation. Quand on demande l’arrêt de la coopération académique avec les universités israéliennes, on motive la demande en expliquant ce qu’est le complexe militaro-universitaire en Israël. Quand on va à Bruxelles réclamer qu’Israël ne participe plus aux programmes européens de recherche, on présente un dossier montrant la manière dont certains projets financés par nos impôts sont utilisés pour faciliter l’occupation, en remplaçant la surveillance humaine par l’intelligence artificielle ou en contribuant au massacre d’innocents, en élaborant des armes qui seront expérimentées à Gaza avant d’être vendues sur le marché international. Le boycott est un moyen de briser le mur du silence entretenu par les grands médias et les GAFA sur ce qui se passe en Palestine et de porter la question palestinienne dans le débat public. C’est en faisant basculer l’opinion que l’on contraindra nos gouvernements à arrêter d’exporter des armes vers des génocidaires ou à interrompre le statut préférentiel accordé à Israël par l’Union Européenne, comme le demandent les traités internationaux et comme l’exigent les arrêts de la CIJ.
Ces actions de boycott s’insèrent dans un mouvement mondial, le BDS, ce qui contribue largement à en démontrer le caractère politique et non discriminatoire. Ce mouvement se décline de manière différente suivant les pays et tient à jour une liste de produits et d’entreprises à boycotter, tout en en donnant les raisons. On y relève par exemple des produits étiquetés « made in Israel » qui en réalité proviennent des colonies, et des entreprises comme Carrefour qui ont des accords de franchise avec certaines sociétés israéliennes qui desservent des colonies. Dès le début, BDS a eu une composante académique et culturelle, le PACBI. Celui-ci tient à jour une série de directives concernant le boycott académique et culturel, partant du principe général que le boycott concerne les institutions, non les personnes : « Le PACBI rejette par principe tout boycott d’individus en raison de leur opinion ou de leur identité (comme la citoyenneté, la race, le genre ou la religion) ». En ce qui concerne les institutions, toutes les universités israéliennes sont visées, ainsi que les institutions culturelles qui ne reconnaissent pas publiquement les droits inaliénables du peuple palestinien et qui ne cessent pas toute forme de complicité dans la violation de ces droits. En pratique, cela laisse la place à une grande diversité d’interprétations et à beaucoup de zones grises. Le PACBI est loin d’être hégémonique et les campagnes varient suivant les pays, mais un principe de base s’est imposé : on boycotte les institutions et non les personnes.
Pourquoi les universités ?
C’est que les universités israéliennes ne sont pas des collectifs d’âmes désintéressées qui communient dans la recherche de la vérité. De la première à la dernière, elles ont été conçues comme des instruments de la politique coloniale, servant à s’approprier les terres et à asservir la population autochtone.
Dès 1918 est fondée à Jérusalem une université juive, au son de « God save the king », enclavée entre les villages palestiniens alors que les Britanniques ont toujours refusé la création d’une université arabe. Devenue l’Université Hébraïque de Jérusalem (UHJI), elle devait s’étendre après la Nakba de 1948 sur les ruines du village palestinien de Sheikh Badr, dont les habitants avaient été chassés par la Haganah, dans une position stratégique qui a largement contribué à la judaïsation de Jérusalem-Est après la conquête de la ville en 1967. Cette politique d’implantation territoriale a été poursuivie par toutes les universités israéliennes. La dernière en date est celle d’Ariel, construite à partir de 1982 comme annexe de l’Université de Bar-Ilan, au beau milieu de la Cisjordanie occupée, au mépris de tous les engagements internationaux et au grand dam de la population palestinienne, et érigée en université de plein droit en 2012.
Israël est un marchand d’armes. Les entreprises israéliennes, Rafael, Israel Aerospace Industries (IAI), Elbit, qui font la fierté du pays, sont dans le top 100 des fabricants d’armes mondiaux. Dans ce marché où Israël est en concurrence avec des poids lourds comme les États-Unis, la Russie ou la Chine, sans parler de la France, le pays se classe au dixième rang avec 2,4 % de part de marché. Ce n’est pas un hasard : c’est une stratégie délibérée où les universités jouent un rôle clé. Il n’y a pas en Israël l’équivalent du CNRS ou de l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr : ce sont les universités qui remplissent ces rôles de recherche fondamentale et appliquée, et de formation des militaires. En 1946, la Haganah mobilise les étudiants et les chercheurs des trois universités de l’époque (UHJI, Weizmann Institute à Rehovot, Technion à Haifa) au sein du Science Corps, qui s’installe sur les trois campus. En 1958, le Science Corps devient Rafael, qui repose sur les compétences, les programmes de formation et de recherche et les étudiants du Weizmann Institute et du Technion. En 1954, le Technion ouvre un Department of Aeronautical Engineering qui deviendra IAI. Quant à Elbit, son président Michael Federmann déclarait en 2008 que « le Technion est tissé dans le DNA d’Elbit» [1]. Toutes ces entreprises sont présentes sur les campus, où elles offrent des stages et des formations aux étudiants.
« L’imbrication entre les universités israéliennes et l’armée va bien au-delà de la simple assistance à l’équipement et à la formation, jusqu’à la complaisance idéologique, jusqu’à l’incitation au génocide. »
Outre l’emprise territoriale et la participation à l’économie de guerre, les universités israéliennes forment directement les militaires. À titre d’exemple, citons le programme Havatzalot de l’UHJI, destiné à former les officiers de l’Intelligence Corps, le service d’espionnage. Fait sur mesure suivant les desiderata de l’autorité militaire, le programme comporte une licence en études moyen-orientales, effectuée à l’université avec les étudiants civils, ainsi qu’une formation sur les moyens pratiques d’extraire l’information, effectuée sur le terrain parmi les troupes d’occupation. Les étudiants palestiniens inscrits dans les études moyen-orientales ont donc le plaisir d’assister aux cours et aux discussions en présence de soldats en uniforme qui se destinent à les espionner. Cette situation n’avait pas échappé aux enseignants, et en 2018, à l’installation du programme, certains d’entre eux avaient émis l’intention d’organiser une table ronde pour discuter de ses implications pour l’Université. L’administration fit savoir qu’elle considérerait cela comme « une attaque terroriste interne », et l’événement fut déplacé [2].
L’imbrication entre les universités israéliennes et l’armée va bien au-delà de la simple assistance à l’équipement et à la formation, jusqu’à la complaisance idéologique, jusqu’à l’incitation au génocide. Le 7 novembre 2023, un mois après le massacre du 7 octobre, le professeur Porat, président de l’Université de Tel-Aviv, prononce un discours dans lequel il déclare : « Souvenez-vous de ce qu’Amalek vous a fait au cours de votre voyage, lorsque vous avez quitté l’Égypte : c’est ce que nous apprend le livre de Devarim. Et puis, il y a le commandement divin au peuple d’Israël : Vous effacerez la mémoire d’Amalek de dessous les cieux. N’oubliez pas. C’est ce qu’il faut faire avec le Hamas, et je suis convaincu que c’est ce que fera l’État d’Israël ». Si l’on consulte les Textes sacrés, notamment 1 Samuel 15, il s’agit bel et bien d’un appel au génocide, comme n’a pas manqué de le relever l’Afrique du Sud dans sa plainte contre Israël auprès de la CIJ.
Quel est l’impact de ce boycott académique ?
D’après un rapport commandité par les universités et relayé par la presse israéliennes, alors que le boycott académique était anecdotique avant 2023, le génocide à Gaza, accompagné de la destruction des universités et du ciblage des enseignants palestiniens, en a fait un mouvement qui menace maintenant le complexe militaro-universitaire. Contrairement à leurs attentes, la signature du pseudo-cessez-le-feu ne l’a pas ralenti, le nombre de cas signalés ayant doublé entre mars et novembre 2025. Cela va des boycotts qui ne disent pas leur nom, des chercheurs travaillant pour des universités israéliennes qui découvrent qu’ils ne sont plus invités aux conférences ou qui ont plus de mal à obtenir des financements européens, aux boycotts déclarés. L’Université de Naples Frédéric II, la plus ancienne université laïque d’Europe, vient de déclarer ne plus coopérer avec les institutions israéliennes, rejoignant ainsi une cinquantaine d’universités européennes, en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas, en Belgique, en Irlande, en Suisse et en Norvège, qui ont, à des degrés différents, réexaminé leurs liens avec les universités israéliennes.
En France et aux États-Unis, en revanche, le mouvement a été étouffé. On sait ce qui se passe aux États-Unis, où des présidents ont été contraints à la démission, des étudiants privés de diplôme ou expulsés du territoire, les universités les plus prestigieuses obligées de revoir leurs programmes. La France emboîte le pas, de manière moins voyante, et met au pas ses universités. Les étudiants qui manifestaient en 2024 ont été sanctionnés, on a fait des exemples parmi les chercheurs et les enseignants qui les soutenaient, et le résultat est que les campus sont calmes, voir morts. La question n’est plus de boycotter les institutions israéliennes, elle est de faire survivre un savoir authentique sur la colonisation de la Palestine, basé sur les faits historiques et les enquêtes de terrain, et ce n’est pas facile, comme l’a montré l’interdiction du colloque « La Palestine et l’Europe » au Collège de France en novembre dernier.
Non content de contrôler ce qui se dit dans les universités, le gouvernement émet la prétention de contrôler avec qui elles parlent. Dans un avis émanant du ministère de l’Éducation Supérieure et de la Recherche, il est écrit que « le précédent de la guerre en Ukraine ne saurait être invoqué pour justifier la remise en cause, par les établissements français d’enseignement supérieur, des partenariats conclus avec d’autres États situés dans des zones de conflits armés, dès lors que la suspension des relations avec les établissements situés en Russie, à la suite de l’invasion de l’Ukraine, a été la conséquence directe de directives gouvernementales en ce sens ». Effectivement, un mois après l’invasion russe, les présidents d’universités français, sans consulter leurs établissements, rompaient toute coopération avec les recteurs des universités russes par un communiqué qui passait sous silence « les directives gouvernementales » mais arguait des « attaques inadmissibles contre la population civile et […] le bombardement délibéré de bâtiments publics, d’hôpitaux, de résidences étudiantes, ou de locaux d’enseignement et de recherche ». Après deux ans bien sonnés, les mêmes présidents n’ont pas trouvé un mot à dire sur le génocide à Gaza, dans l’attente sans doute de ces fameuses « directives gouvernementales ».
On a affaire à une mise au pas des universités françaises qui, outre qu’elle les ridiculise, est sans doute le prélude à des atteintes beaucoup plus graves. Cela montre que la lutte pour les droits du peuple palestinien, notamment le droit à ne pas être massacré, ne peut être menée que dans une société qui elle-même est libre, sinon complètement, du moins suffisamment pour entendre des vérités désagréables. À l’heure actuelle, le gouvernement français est incapable de les entendre : aux militants de l’écologie, aux gilets jaunes, aux ordonnances de la CIJ, il répond par la répression. Mais persécuter les militants ne résout pas les problèmes : le réchauffement climatique, la flambée des inégalités, le non-respect du droit international nous préparent un monde hostile, où la France risque de sombrer. Il est temps que notre pays retrouve un fonctionnement démocratique et que notre gouvernement se préoccupe à nouveau du bien public, basé, comme chacun sait, sur le respect de la nature et des personnes, où qu’elles se trouvent, en France et à Gaza.
[1] Maya Wind, « Towers of Ivory and Steel », Verso 2024, p. 105
[2] loc.cit. p. 51
Par Ivar Ekeland, ancien président de l’Université Paris-Dauphine, Vice-Président de l’AURDIP.
