Pour l’avocat gazaoui exilé en Égypte Raji Sourani, la solidarité internationale constitue le seul rempart efficace face aux crimes commis par Tel-Aviv avec la complicité des États occidentaux.
Directeur du Centre pales tinien pour les droits de l’homme (PCHR) et vice-président de la Fédération internationale des droits humains (Fidh), Raji Sourani est exilé en Égypte depuis le bombardement de sa maison, fin octobre 2023, à Gaza. Il poursuit son travail d’avocat à la Cour internationale de justice (CIJ) et à la Cour pénale internationale (CPI) pour dénoncer le génocide en cours en Palestine et la complicité des États occidentaux.
Quel regard portez-vous sur la manière dont l’Égypte gère l’accueil des exilés gazaouis sur son sol ?
On y dénombre des millions de réfugiés syriens, soudanais, libyens… Pour les 100 000 Palestiniens environ arrivés après le 7 octobre 2023, la situation est un paradoxe politique. D’un côté, sur le plan administratif, c’est le néant. Nous n’avons ni statut de résident, ni assurance-maladie, ni permis de travail. Les enfants peuvent, dans certains cas, aller à l’école mais aucun ne pourra obtenir de diplôme reconnu. Beaucoup d’entre nous espèrent un transfert vers la Turquie ou l’Algérie, mais personne ne veut véritablement de nous. Nous sommes coincés dans des chambres d’hôtel, sans avenir clair. De l’autre côté, ce flou est une posture politique de résistance. Pour l’Égypte, donner un statut permanent aux exilés reviendrait à faciliter le plan de Netanyahou visant au nettoyage ethnique total de Gaza. En nous assignant à cette précarité, l’Égypte dit : « Ces gens ont un pays et ils doivent y retourner. »
Toutes les familles palestiniennes que nous rencontrons espèrent rentrer à Gaza, mais le point de passage de Rafah reste fermé…
C’est Israël qui en a les clés. Ils bloquent tout : nourriture, tentes, médicaments. Ils ont même expulsé les observateurs européens qui étaient là depuis 2005. Nous sommes face à un État qui a décidé de s’affranchir de toutes les lois humaines. Benyamin Netanyahou est même en train de détruire son propre système judiciaire pour ne pas finir en prison, alors imaginez le cas qu’il fait du droit international ou des mesures de la CIJ…
Vous avez consacré votre vie à la défense des droits humains, ce qui vous a valu d’être emprisonné à plusieurs reprises. Comment cette expérience personnelle résonne-t-elle avec ce que subissent les prisonniers palestiniens aujourd’hui ?
J’ai passé des années dans les prisons israéliennes. J’ai connu l’isolement, les interrogatoires. Mais ce qui se passe aujourd’hui est d’une autre nature. Nous avons documenté l’usage de chiens et de singes entraînés pour violer des prisonniers. Ce n’est pas seulement de la torture, c’est une façon de briser l’essence même de l’être humain. Quand j’étais en prison, il restait une forme de cadre, même s’il était brutal. Aujourd’hui, des médecins, des journalistes, des civils sont emmenés et subissent des sévices qui dépassent l’entendement. C’est pour cela que mon travail à la CPI est vital. Ma peau a cicatrisé, mais mon esprit reste focalisé sur une seule chose : la responsabilité. Aucun criminel de guerre ne doit dormir tranquille.
Vous êtes personnellement visé par des pressions internationales. Comment vivez-vous cette situation au quotidien ?
Je vis au Caire comme un étranger. Je n’ai pas de maison, je n’ai rien. Ma famille est dispersée. Mais ma dignité est intacte. Au PCHR, nous avons 65 employés au total, 20 en Égypte ou en Europe, 45 à Gaza et en Cisjordanie. Nous sommes l’une des rares organisations encore opérationnelles sur le terrain. Les États-Unis ont inscrit le PCHR sur leur liste noire. Ils essaient de nous assécher financièrement en interdisant aux banques de traiter avec nous, parce que nous fournissons les preuves. Les juges de La Haye ne peuvent pas se rendre à Gaza mais nos collaborateurs sur le terrain, sous les bombes, collectent les témoignages, documentent les fosses communes, identifient les unités militaires responsables. Israël mène une guerre contre le droit. Les États-Unis sont complices. Ils sanctionnent le procureur de la CPI, Karim Khan, et menacent les juges. Tout cela se passe à l’heure du 80e anniversaire du procès de Nuremberg. Au lieu d’en renforcer l’héritage, on promeut la loi du plus fort.
Quel est votre sentiment sur la position de la France et de l’Europe ?
L’Europe est complice par son silence et ses livraisons d’armes. Quand les dirigeants occidentaux parlent du « droit à l’autodéfense » d’Israël pour justifier le massacre de plusieurs dizaines de milliers de personnes, ils commettent une erreur juridique et morale monumentale. L’occupant n’a pas de droit à l’autodéfense contre le peuple qu’il occupe et affame. Heureusement, il y a la rue, les flottilles humanitaires, le mouvement de solidarité, les étudiants, les citoyens qui manifestent… C’est cela qui fait bouger les lignes. C’est la pression populaire qui peut rendre le soutien à Israël trop coûteux politiquement pour les gouvernements occidentaux.
Quelle responsabilité portent les pays arabes ?
Ils s’accordent sur trois points : pas de transfert forcé des populations, la solution à deux États sur les frontières de 1967, et le fait que les pays arabes paieront pour la reconstruction. Sur ce dernier point, je ne suis pas d’accord. L’agresseur doit payer pour ses crimes, pas ses voisins. Mais avec l’arrivée de Donald Trump, que je considère comme un danger absolu pour la paix mondiale, Israël se sent tout permis. Ils veulent faire de Gaza un cimetière, pas seulement pour les Palestiniens, mais pour l’idée même de justice internationale.
Quel message voulez-vous faire passer ?
Ne nous regardez pas comme des victimes passives. Nous sommes des acteurs de notre propre libération. Nous utilisons la loi comme une arme, car c’est la seule chose qu’il nous reste face aux F-35 et aux bombes d’une tonne. La lutte pour la Palestine est le test ultime de notre humanité commune. Si nous échouons à Gaza, nous échouons partout. J’ai connu les geôles israéliennes, la torture, et je peux dire une chose : l’oppresseur finit toujours par perdre, car il perd son humanité en chemin. Nous, nous la gardons. Nous continuerons à documenter, à plaider, à accuser. La roue tourne. Les mandats d’arrêt de la CPI ne sont que le début. Un jour, la justice sera rendue.
