Je n’ai pas vu le film. J’écris ici sur ce que le gouvernement israélien ne fait pas
— et qui donne sa force au film
Note de l’auteur
J’ai autorisé cette traduction avec joie et j’en suis reconnaissant. Je demande seulement que ces lignes accompagnent l’article.
L’AURDIP, suivant les lignes directrices de PACBI, boycotte les institutions [israéliennes] et pas les personnes, et rejette par principe le boycott des individus sur la base de leurs opinions ou de leur identité. Je prends cela au sérieux : publier un critique israélien est une illustration de ce principe. Mais une des institutions boycottées est aussi la mienne. J’ai enseigné pendant des décennies à l’université de Haifa et des collègues qui partagent les critiques faites dans cet article enseignent dans les universités boycottées. Un boycott institutionnel n’est pas dirigé contre des bâtiments. Il agit sur les fonds et sur les accords : la subvention qu’une université peut obtenir, le programme qu’elle peut rejoindre, le consortium auquel elle peut s’associer. La participation d’Israël à Horizon Europe a été coupée par un facteur deux depuis 2021 et plusieurs universités européennes ont suspendu leurs liens institutionnels. Ce qui est suspendu n’est pas une abstraction : c’est une bourse doctorale, un laboratoire, une bibliothèque, un projet commun — autrement dit, les conditions de travail des chercheuses et chercheurs individuels, qui sont ceux et celles qui reçoivent ces subventions. La distinction entre institutions et personnes marche sur le papier ; dans l’économie de la recherche, l’individu est le bénéficiaire de son institution. Et parmi ces individus il y a des collègues qui disent, à l’intérieur d’Israël, ce que dit cet article. Placer les universités d’un pays sous herem —le vieux mot pour excommunication, que les propres soutiens de ce gouvernement utilisent maintenant librement contre leurs critiques de l’intérieur — punit ces critiques deux fois.
Ce que je demande est la distinction que vous acceptez déjà, poussée un peu plus loin : que la critique d’un gouvernement ne devienne pas un verdict contre les institutions où travaillent ces critiques. Personne ne propose de boycotter les universités des États-Unis en raison de la politique aberrante de leur président actuel — bien qu’on me rappelle que les institutions russes sont sanctionnées et que plusieurs sociétés mathématiques se sont retirées d’un congrès tenu aux États-Unis à cause de sa politique de visas. Le cas russe me semble un avertissement plutôt qu’un précédent : là, l’isolement a touché surtout les scientifiques qui s’opposaient à la guerre.
Pour information, puisque les lecteurs et lectrices ont le droit de connaître la position de l’auteur, je suis opposé à la politique de l’actuel gouvernement israélien, qui est anti-démocratique et raciste et qui met tout en œuvre pour détruire la séparation des pouvoirs en Israël — laisser l’exécutif sans tribunal, sans conseiller juridique, sans presse capables de le contrôler. Je considère que l’occupation et les colonies en Cisjordanie sont illégales ; qu’un État palestinien indépendant doit être créé ; et que la population non juive d’Israël doit avoir des droits égaux. C’est la position depuis laquelle cet article a été écrit, en Israël, par un Israélien.
On raconte, et c’est probablement apocryphe, bien que vrai dans le seul sens qui compte, que pendant l’occupation allemande de Paris un officier de la Gestapo entra dans l’atelier de Picasso, regarda une reproduction de Guernica, et demanda : « Est-ce vous qui avez fait cela ? ». Et que Picasso répliqua : « Non. C’est vous ». À la question qui divise maintenant Israël — qui a fait le documentaire Naza ?— la seule réponse sérieuse est celle de Picasso : c’est ce gouvernement qui l’a fait.
Permettez-moi de commencer par un aveu de méthode (ce ne sont pas des excuses). Je n’ai pas vu Naza. Il n’a pas été diffusé en Israël, et je ne me prononcerai pas sur ce que je n’ai pas vu. En cela, je me distingue à la fois de ceux qui fulminent et attisent la réprobation contre lui sans l’avoir vu, qui le condamnent comme une « accusation de meurtre rituel » ou une « trahison » et demandent même de dépouiller les réalisateurs de leur citoyenneté [israélienne], et des rares personnes qui l’applaudissent sur commande et qui eux non plus ne l’ont pas regardé. Mon sujet n’est pas ses images mais ce qui les entoure : un gouvernement qui n’a enquêté sur rien et n’a pas autorisé les enquêtes. Ce vide est la seule chose dont je peux juger sur preuves, et ce gouvernement l’a ratifié.
Rappelons les faits, qui ne sont pas contestés. Naza —נז״א, un acronyme pour nézek agaví, « dommage collatéral », le nombre de civils qu’une frappe peut tuer — est un documentaire de Yuval Abraham et Rachel Szor, deux des réalisateurs qui ont gagné un Oscar en 2025 pour No Other Land. Il a été présenté en compétition officielle à Venise le 10 septembre et a reçu la plus longue ovation debout de l’histoire du festival, près de vingt-cinq minutes ; le jury lui a accordé son Prix spécial. Il rassemble le témoignage de vingt-quatre Israéliens (des agents des services de renseignement et des soldats, visages et voix dissimulés) sur la manière dont des assassinats à distance ont été commis à Gaza. Ce sont eux, pas moi, qui parlent de politique délibérée et prononcent même les mots de « crimes de guerre » et de « génocide ».
Et maintenant regardons la réponse de l’État. Cela n’a pas été : « lançons une enquête pour déterminer si c’est vrai. » Le chef d’état-major, Eyal Zamir, a ordonné que des voies de recours soient explorées et il a appelé le film « une accusation de meurtre rituel », deux fois, mais il a ajouté ensuite une phrase qui peut être lue de deux façons : « Je n’ai pas vu le film, je ne sais pas qui ils ont interviewé, ni qui ou quoi est derrière tout cela ». Une lecture facile est que cela devrait lui faire honte : condamner sans avoir vu. Il y en a une autre, plus subtile et peut-être plus vraie : le fait que le chef d’état-major lui-même ressente le besoin de dire explicitement qu’il ne l’a pas vu et qu’il ne sait pas qui est derrière est une réserve, une fêlure dans le chœur répétant la ligne officielle, l’admission à mi-voix qu’une telle question n’est pas fixée par un décret, mais par une investigation. Vu sous cet angle, « juger sans voir » n’affirme la culpabilité de personne : cela avertit que sans voir, sans enquêter, aucun verdict n’est possible. Sa prudence est, presque contre sa volonté, un appel à la réalisation même de ce que son gouvernement refuse. Cela ne serait pas la première fois que ce chef d’état-major prend ses distances avec le Premier ministre : il s’est heurté à lui à propos de l’offensive contre la ville de Gaza, alertant sur le sort des otages et le déplacement d’un million de personnes — au point que le cercle de Netanyahou l’a accusé de « tenter un coup d’État » et, selon certains rapports, l’ont désigné en vue d’un licenciement. Le ministre de la Culture a demandé que les réalisateurs soient dépouillés de leur citoyenneté pour cause de trahison ; Netanyahou a parlé d’incitation à la haine et d’antisémitisme ; une enquête pour trahison a été ouverte. Les témoins ont été submergés de menaces de mort. Une société entière se mobilise non pour découvrir si des innocents ont été tués, mais pour punir quiconque l’affirme. Le sociologue Stanley Cohen appelle cela « le déni des conséquences » : admettre les faits tout en rejetant leur signification morale.
Il y a un document qui couronne cette logique et qui mérite d’être mentionné parce qu’il circule comme s’il était le résultat d’une enquête : un dossier qui « prouverait » que Naza est « une opération de guerre hybride » du Hamas. Comment prouve-t-il cela ? Pas en réfutant un seul témoignage du film —il ne le fait pas parce qu’il ne le peut pas — mais en repérant des liens : un partenaire politique d’un réalisateur, le frère de ce partenaire, une ONG, le fondateur de cette ONG, une conférence il y a dix ans, une dénomination administrative. À la fin du rosaire arrive la conclusion qui était là dès la première ligne : le film est du terrorisme. C’est le sophisme génétique (disqualifier quelque chose par son origine plutôt que par son contenu) devenu une industrie. Mais même si chaque lien était vérifié — et beaucoup sont des désignations propres à ce gouvernement, et non les décisions d’un tribunal — cela ne ferait pas bouger d’un millimètre la seule question qui compte : un témoignage sur l’assassinat d’une famille pendant la nuit est vrai ou faux indépendamment de qui édite Wikipedia. Plus grave encore : pour prouver l’existence d’un « réseau derrière le film », le dossier recycle une liste noire que le gouvernement avait déjà publiée des mois auparavant, en mai, pour une raison totalement différente (un article d’opinion dans le New York Times sur les prisonniers palestiniens), et avec laquelle il a interdit à quarante membres d’une organisation des droits humains d’entrer dans le pays. Une vieille interdiction, faite pour quelque chose d’autre, est collée sur le documentaire comme si c’était sa radiographie. La fonction de tout cela n’est pas de prouver que le film ment : elle est de faire que le regarder n’est plus nécessaire. Si le messager est un réseau terroriste, on peut s’épargner le message. Cela ne produit pas un argument, mais des listes d’interdits. Ce n’est pas une investigation, c’est le contraire d’une investigation. Un État sûr de son innocence ouvre une commission et répond ; un État qui fabrique des dossiers de conspiration et des listes noires confesse qu’il n’a aucune réponse.
On dira — même des journalistes sérieux qui l’ont vu, comme Raviv Drucker, le disent — que Naza a des failles : des témoignages sans un seul cas vérifiable, sans date ni lieu, sans l’autre côté. Peut-être ; je ne me prononce pas là-dessus, je ne l’ai pas vu. Mais attention au piège. Le gouvernement même qui a fait qu’aucun dossier vérifiable ne puisse exister (pas de commission, pas de journalistes, pas d’examen public de ce que son armée a fait) est celui qui demande maintenant une preuve vérifiable à ceux qui l’accusent. Il a fabriqué l’état même des preuves qu’il disqualifie maintenant. C’est comme casser le thermomètre et ensuite nier la fièvre parce qu’on « ne l’a pas mesurée ».
Il y a quelque chose à laquelle aucune objection au film ne peut toucher, parce que cela ne dépend pas du film. Le sociologue des questions militaires Yagil Levy, le spécialiste le plus rigoureux de l’armée israélienne, a documenté longtemps avant Naza qu’Israël mène la guerre avec une doctrine explicite : le « transfert des risques » de ses propres soldats aux civils ennemis. En pratique : une politique de tirs aggressive, des frappes aériennes qui autorisent « des dommages collatéraux » (autrement dit, tuer des civils) à une échelle sans précédent, et « des zones de tir mortel stérilisées », c’est-à-dire dans lesquelles tout être humain qui entre est une cible légitime. Le titre même du film —nézek agaví, dommage collatéral — n’invente rien : il nomme la doctrine. Quand un général formé à Hébron, Yehuda Vach, déclare qu’« il n’y a pas d’innocents à Gaza » et en fait une politique de tirs, il n’offre pas son opinion : il institutionnalise un ordre. On peut bien écarter chaque témoignage anonyme de Naza ; la doctrine qu’il met en scène est déjà prouvée, et pas par les réalisateurs.
Voici l’accusation, qui n’est pas contre le film, mais contre ceux qui l’ont rendu possible. Un documentaire fait de témoins anonymes, sans date ni lieu vérifiables, est exactement ce qui reste quand l’État boucle tout autre voie vers la connaissance. Israël avait toujours eu coutume de nommer une commission d’enquête officielle immédiatement après une guerre ou un désastre : la commission Agranat après la guerre du Kippour, la commission Kahane après Sabra et Chatila, la commission Or après les événements d’octobre 2000, la commission Winograd après la guerre du Liban de 2006. Presque trois ans ont passé depuis le 7 octobre 2023 — la plus longue guerre de son histoire — et ce gouvernement empêche toujours qu’une commission soit formée ; il la bloque, propose une commission faite sur mesure, et son chef continue de répéter qu’il n’a « rien à cacher » tout en s’assurant qu’aucune enquête ne soit menée. Ce refus, maintenant, pour la première fois, n’est pas de la prudence : c’est une rupture délibérée de la tradition. On voit pourquoi : une commission sérieuse aurait à expliquer pourquoi l’alerte de la direction du renseignement égyptien, quelques jours avant l’attaque, a été écartée — Netanyahou l’a taxée d’« infox » —, pourquoi le « Mur de Jéricho », ce plan du Hamas qu’Israël avait en sa possession pendant plus d’un an, a été ignoré et pourquoi personne n’a tenu compte des jeunes femmes en sentinelle à la frontière. Ce n’est pas qu’ils ne savaient pas ; c’est qu’ils ne voulaient pas regarder, ni alors, ni maintenant.
Au refus d’enquêter s’ajoute le refus de laisser qui que ce soit d’autre regarder : pendant près de trois ans, les journalistes étrangers ont été interdits d’accès indépendant à Gaza ; au mieux une visite de quelques heures a été permise, escortée par l’armée et sur un itinéraire militaire. Investiguer est interdit, regarder est interdit. Qu’espéraient-ils pour combler ce vide ? Natura abhorret vacuum, la nature a horreur du vide : quand l’État n’enquête pas, d’autres le font à sa place — des réalisateurs, des organismes internationaux, des tribunaux — et dans une direction qu’Israël, qui a gardé le silence, ne peut plus choisir. L’opacité ne protège pas du verdict ; elle le dicte. Quiconque réduit au silence les preuves ne peut se plaindre des témoignages.
Pourquoi un gouvernement préfère-t-il la calomnie et une liste noire à une commission ? Parce qu’il a rendu illégitime la question même. Il cultive volontairement une confusion, particulièrement dans les semaines qui précèdent une élection : l’identification de sa politique avec l’existence même d’Israël, pour que toute critique de ce que fait l’armée devienne une attaque contre le droit du pays à l’existence. Ce n’est pas vrai. On peut, on doit, soutenir le droit d’Israël à exister et à se défendre et, en même temps, dénoncer ce qu’il fait à Gaza et en Cisjordanie comme des crimes. Confondre les deux ne défend pas l’État : cela défend le gouvernement, et utilise l’État comme bouclier. Levy lui-même décrit le mécanisme : la critique de l’armée en tant qu’institution, qui définit la politique et en assume la responsabilité, est reformulée comme une attaque contre les soldats, et donc quiconque parle est réduit au silence : « c’est une stratégie de recadrage très efficace », dit-il « et elle marche ». Interdire la critique n’est pas du patriotisme : c’est le réflexe de quelqu’un qui a quelque chose à cacher.
Ne laissons personne se réfugier dans l’opposition. Quand la tempête s’est déchainée, Yair Golan, chef des Démocrates, un ancien général, le grand espoir du centre-gauche, a eu sa chance pour montrer son courage et il l’a gâchée : il a posté une vidéo sous-titrée « Je condamne ». Condamner quoi ? Pas le film, qu’il n’avait pas vu ; pas les menaces de mort contre les réalisateurs ; pas la chasse à l’homme de la part de l’État. Son « Je condamne » ne condamne rien : c’est un alibi. Un ancien chef militaire qui n’ose pas défendre deux citoyens livrés à la foule, et qui à la place tourne leur persécution en un matériel de campagne contre Netanyahou, n’offre aucune alternative morale : il répète simplement la même esquive sous un uniforme différent. La droite part en chasse ; la gauche regarde ailleurs et en tire profit. Voilà pourquoi ce gouvernement dort confortablement.
Que personne ne dise que j’exagère le climat. En juillet 2024, quand la police militaire a essayé d’enquêter sur les mauvais traitements subis par un détenu palestinien à la base de Sde Teiman — sept côtes cassées, un poumon perforé, un rectum déchiré, une opération et une colostomie : ce n’est pas de la « diffamation », c’est un dossier médical —, la réaction n’a pas été la honte. Cela a été une foule conduite par des membres du gouvernement et envahissant la base pour défendre les agresseurs. La fin est encore plus révélatrice : en mars 2026, l’affaire contre les réservistes a été classée, et la seule personne maintenant poursuivie est le procureur militaire qui a rendu l’affaire publique et a autorisé la diffusion de la vidéo. Donc cela marche : celui qui montre le crime comparait en justice ; le crime est acquitté. Naza ne tombe pas du ciel ; le film tombe sur ce terrain.
Ce terrain a un nom. C’est celui d’un gouvernement dont les ministres disent à voix haute ce qui ailleurs n’est même pas murmuré. Le ministre Amichai Eliyahu a affirmé que lâcher une bombe atomique sur Gaza est « l’une des options » et il l’a répété des mois plus tard : « même à La Haye ils connaissent ma position ». Ben-Gvir appelle « l’émigration volontaire » des Gazaouis « la solution juste » ; Smotrich propose de « réduire de moitié » la population de Gaza en deux ans et d’étendre la recette à la Cisjordanie. En attendant, comme cela a été documenté par Human Rights Watch, Amnesty International et par les Nations Unies, des colons expulsent les Palestiniens de Cisjordanie, l’armée étant à leurs côtés ou détournant les yeux : des dizaines de milliers de personnes déplacées rien qu’en 2025. Cela, ils l’appellent « volontaire » : fabriquer des conditions de vie si invivables que partir semble un choix. C’est le mot qui efface la coercition, comme « dommage collatéral » est le mot qui efface les morts.
Ce mécanisme d’effacement des mots a sa contre-partie dans les faits : la marque distinctive de ce gouvernement est l’inaction, et son inaction est un choix. Dans Gaza, il refuse de laisser l’Autorité palestinienne revenir (« ni le Hamas, ni l’Autorité », répète-t-il) tout en n’offrant aucun horizon politique en échange. En Syrie, avec la chute d’Assad, il n’aide pas à stabiliser le nouveau gouvernement d’al-Charaa : il occupe une bande au-delà du Golan et la bombarde, près d’un millier de frappes aériennes en un an. Au Liban, après le cessez-le-feu, il continue de frapper, maintient des positions dans le sud et rejette comme « insuffisant » le déploiement de l’armée libanaise, la seule force qui pourrait désarmer le Hezbollah ; il nourrit ainsi un ressentiment anti-israélien même parmi ceux qui détestent le Hezbollah. Sur chaque front, la seule initiative est la destruction et l’obstruction.
Il ne fait pas que s’abstenir de reconstruire la Bande de Gaza : il la laisse s’écrouler volontairement. Cette semaine même, un bâtiment résidentiel s’est effondré dans la ville de Gaza — vingt et un morts, dont douze enfants — avec quelques deux mille autres bâtiments sur le point de s’écrouler, dont des centaines d’un instant à l’autre. Ce n’est pas un accident isolé mais, dans les mots de Haaretz, l’effondrement de toute la Bande de Gaza. La reconstruction est à l’arrêt et l’explication qui circule à Gaza est brutalement franche : le processus est gelé « jusqu’après les élections en Israël ». Deux millions de personnes entassées dans la moitié de la Bande attendent, au milieu des décombres, jusqu’à ce que cela arrange ce gouvernement.
Le Secrétaire général des Nations Unies lui-même a réitéré cette semaine que la solution est le désarmement progressif du Hamas et le retrait progressif d’Israël de Gaza, avec un accès humanitaire total et un lien entre Gaza et la Cisjordanie, en vue d’une situation à deux États. C’est, point par point, ce que ce gouvernement rejette : l’obstacle à un accord a un nom et ce n’est pas le Hamas.
Mais la plus grave inaction est aussi la plus ancienne, et elle explique le reste. Pendant des années, ce gouvernement a traité le Hamas comme un atout et l’Autorité palestinienne comme un fardeau (la formule est de Smotrich, la politique est menée par Netanyahou), afin de garder les Palestiniens divisés et d’empêcher la naissance de leur État. Ce n’était pas de la passivité, c’était un investissement. Depuis 2018, avec l’approbation israélienne au plus haut niveau, des valises d’espèces qataries sont entrées dans Gaza, des centaines de millions de dollars, jusqu’à un et demi ou deux milliards en tout, et un mois avant le 7 octobre, Israël demandait encore au Qatar d’accroître l’aide. L’historien Adam Raz qui a reconstruit cette histoire le dit clairement : la priorité de Netanyahou « n’est pas la sécurité d’Israël, c’est d’empêcher toute possibilité réelle de résoudre le conflit » ; il a été, écrit Raz, « le cerveau et l’architecte » de ce transfert de fonds qui a maintenu le Hamas sur ses pieds. Le même gouvernement qui aujourd’hui détruit Gaza est celui qui, plutôt que de diviser le pays, a construit et nourri l’ennemi qu’il prétend combattre. Naza filme la suite ; c’est ce gouvernement qui a écrit le début.
Revenons à Picasso. Ce gouvernement veut tuer le messager : le dépouiller de sa citoyenneté, le poursuivre pour trahison, l’appeler antisémite. Mais Abraham et Szor n’ont pas « fait » Naza dans le sens qui compte : ils ont simplement appuyé sur le bouton d’enregistrement. L’auteur du film est celui qui a vidé les lieux de toute autre vérité possible : celui qui a refusé d’enquêter sur le 7 octobre, qui a fermé Gaza aux journalistes, qui a mis au placard Sde Teiman et poursuivi le procureur, qui a fait une politique d’État des « dommages collatéraux » et de l’émigration « volontaire ». À la question « qui a fait Naza? », la réponse est celle de Picasso devant Guernica : nous ne l’avons pas fait ; le gouvernement l’a fait. Naza est l’auto-portrait d’Israël —et il a été peint, trait par trait, par la main même qui essaie maintenant de brûler la toile.
Oded Balaban est professeur émérite de philosophie à l’université de Haifa en Israël. Il s’intéresse à l’histoire de la théorie de la connaissance et est spécialiste de philosophie grecque antique et de philosophie politique. Son site web est odedbalaban.com
