Pour Birzeit, pour la Palestine, pour l’Université

Le 6 janvier, l’armée israélienne a envahi le campus de l’Université de Birzeit en Cisjordanie occupée, blessant étudiants et personnels. Étienne Balibar, Judith Butler, Zeynep Gambetti et Jean-Marc Lévy-Leblond expriment leur solidarité envers l’université attaquée et le peuple palestinien. « Avec Birzeit, pour Birzeit, et à travers elle pour l’université, pour ceux qui la font vivre et pour ceux qu’elle fait vivre, mobilisons-nous avant qu’il ne soit trop tard. »

Le 6 janvier dernier, sous prétexte d’empêcher un « rassemblement terroriste », en fait une manifestation étudiante pour la libération des prisonniers politiques qui devait être suivie de la projection du film sur la mort à Gaza de la fillette Hind Rajab, l’armée israélienne a envahi le campus de l’Université de Birzeit en Cisjordanie occupée. Une quarantaine d’étudiants et de personnels universitaires ont été blessés par des tirs à balles réelles, plusieurs dizaines d’autres gazés et brutalisés. Des installations ont été détruites ou endommagées.

Même si, replacée dans le contexte des violences quotidiennes contre les habitants palestiniens de Cisjordanie et leurs institutions publiques, cette opération n’est qu’une agression parmi des centaines d’autres, elle marque le franchissement d’un seuil et préfigure des développements très inquiétants. Non contents d’y dénoncer une violation des franchises universitaires, du droit international et de la Convention de Genève, ainsi qu’un défi aux décisions de la Cour de justice internationale ordonnant à Israël de mettre fin au plus vite à son occupation, ce qui va de soi, nous voudrions attirer ici l’attention sur la signification spécifique de cette attaque contre les lieux du savoir et de la conscience nationale, en la replaçant dans tous ses contextes. Et du même coup lancer un appel d’urgence à la solidarité et à l’action pour arrêter le crime pendant qu’il en est temps.

Birzeit, ce n’est pas seulement la seule institution d’enseignement supérieur encore en activité dans les territoires occupés, qui soit gérée par les Palestiniens pour les Palestiniens, c’est une université de haute tradition et de renommée internationale. Ceux d’entre nous qui ont eu le privilège (et la possibilité) de s’y rendre au cours des dernières années pour des séminaires, des conférences, des échanges scientifiques, ou simplement de correspondre avec ses enseignants et ses étudiants, peuvent témoigner d’une qualité intellectuelle et d’une fermeté morale qui ont bien peu d’égales. Venir à Birzeit, dans un contexte toujours lourdement chargé de menaces et de contraintes, c’est apporter, mais c’est aussi recevoir. Une telle capacité de formation et d’échanges n’importe pas seulement, vitalement, au peuple palestinien dans sa résistance à l’oppression et dans l’espérance de restauration de ses droits historiques, elle importe aux universitaires du monde entier, qui font face aujourd’hui à des risques sans précédent de mise au pas, voire de liquidation de leur profession.

Depuis le 7 octobre 2023 (mais en réalité dans le prolongement de politiques beaucoup plus anciennes, auxquelles les circonstances ont permis d’imprimer une dramatique accélération), la politique israélienne de destruction de toute possibilité pour le peuple palestinien de se perpétuer comme une société vivante sur sa propre terre historique (sans même parler de la possibilité d’y fonder un État, officiellement rejetée par Israël), a fait l’objet d’une double stratégie d’anéantissement. D’un côté, comme à Gaza, une guerre génocidaire qui extermine hommes, femmes et enfants, mais aussi pulvérise l’habitat, l’environnement, les monuments de la culture et de la collectivité. De l’autre, comme en Cisjordanie, une persécution ethnocidaire qui décime, exproprie, emprisonne, humilie, réduit progressivement les Palestiniens à la condition de population « superflue » dans leur pays.

Depuis le « cessez-le feu » du 10 octobre dernier, on voit de mieux en mieux comment ces deux stratégies sont susceptibles d’alterner et de se compléter. Des deux côtés la destruction des établissements d’enseignement, de leur personnel et de leurs moyens, depuis les petites écoles jusqu’aux universités, constitue un objectif prioritaire du colonisateur. La mort programmée du peuple palestinien ne concerne pas seulement les corps mais aussi les esprits.

A Gaza, on a vu tout de suite que les bombardements allaient viser les Universités et les écoles, qu’il fallait raser au sol, en même temps que les assassinats « ciblés » par intelligence artificielle éliminaient un à un leurs enseignants. Ce qui vient de se passer à Birzeit, replacé dans ce contexte, veut dire que le parti de la colonisation intégrale, désormais au pouvoir en Israël, à qui ne s’oppose sur ce point qu’une minorité héroïque mais très réduite de la population juive du pays (détentrice depuis 2018 d’un droit d’autodétermination exclusif « du fleuve à la mer »), va procéder systématiquement au nettoyage de l’armature intellectuelle et culturelle de la vie collective.

Sans doute cela ne se fera pas sans résistance, allant de protestations symboliques à l’autodéfense des collectivités visées. Mais on sait désormais comment s’établit le rapport des forces, d’autant que les États qui se targuent de représenter les valeurs démocratiques dans le monde (et qui pour certains – les membres de l’Union Européenne en particulier – finançaient des programmes de soutien à l’éducation des Palestiniens) ont abdiqué toute velléité d’intervention.

La seule chance de retarder ou d’interrompre le processus, c’est une prise de conscience et une affirmation forte, à l’échelle internationale, de ce principe fondamental qu’un peuple ne doit pas mourir, en même temps que son savoir, sans que l’humanité tout entière en paye finalement le prix. Exigeons bien haut le coup d’arrêt !

Mais organiser la solidarité avec Birzeit n’importe pas seulement à la défense du peuple palestinien, c’est aussi, dans un plus large contexte, contribuer à la défense de l’institution universitaire comme telle. On se gardera de tout mettre sur le même plan, de confondre les situations et d’amalgamer l’entrée de la police sur un campus américain ou français avec l’assaut d’une armée d’occupation contre un campus palestinien. Le fait est cependant que les mêmes puissances, les mêmes dirigeants politiques alliés entre eux exigent ou justifient l’une et l’autre. Le fait est, surtout, que nous sommes entrés dans une ère où l’autonomie, l’universalité, l’intégrité des programmes d’enseignement et de recherche sont à terme menacées de mort, sous le double effet des censures gouvernementales autoritaires et des impérialismes technologiques. Le combat pour le droit au savoir, en toute liberté, en toute sécurité, est multiforme, mais il fait un. Il doit traverser les frontières et les régimes.

Avec Birzeit, pour Birzeit, et à travers elle pour l’université, pour ceux qui la font vivre et pour ceux qu’elle fait vivre, mobilisons-nous avant qu’il ne soit trop tard. Etudiants, enseignants, intellectuels, scientifiques, tout simplement citoyens à travers le monde, ne les abandonnons pas à leur sort programmé par un État qui n’a plus de démocratique que le nom.

Signataires :

Etienne Balibar, professeur honoraire à l’Université de Paris-Nanterre ;

Judith Butler, professeur émérite à l’Université de Californie à Berkeley

Zeynep Gambetti, professeure à l’Université du Bosphore à Istanbul ;

Jean-Marc Lévy-Leblond est professeur émérite à l’Université de Nice Sophia-Antipolis.