Le conseil d’éthique de Paris-Saclay appelle à rompre avec les universités israéliennes

Après l’adoption d’un avis qui souligne l’implication des établissements israéliens dans les crimes commis à Gaza et qui propose de suspendre tout lien académique avec Israël, la balle est dans le camp de la présidence de l’université. Suivra-t-elle cette recommandation ?

L’avis est de nature à changer les termes du débat. Depuis plus de deux ans, le monde académique français se divise sur la pertinence de rompre les liens entre établissements français et israéliens. Les pétitions et motions appelant à la rupture se sont jusqu’à présent heurtées à une fin de non-recevoir des directions. Mais voici que le conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique (Poléthis) de Paris-Saclay, saisi par la présidence de l’université, vote en faveur de la suspension des liens avec les universités israéliennes.

Avec 50 000 étudiant·es, neuf Prix Nobel et onze médailles Fields, Paris-Saclay n’est pas peu fière d’être la première université française au classement international dit de Shanghai des établissements d’enseignement supérieur. Son ancienne présidente Sylvie Retailleau a été ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, dans les gouvernements d’Élisabeth Borne et de Gabriel Attal.

Installée dans le sud de l’Essonne, dans une zone hâtivement urbanisée pour bâtir, à grand saccage de terres agricoles, le Grand Paris lancé par Nicolas Sarkozy et sa ministre Valérie Pécresse, l’université de Paris-Saclay est le fleuron de la recherche scientifique et technique française.

Sans réelle tradition politique enracinée, Paris-Saclay connaît cependant, à partir de juin 2024, des mobilisations d’étudiant·es et personnels en soutien à la Palestine. La présidence est interpellée sur les propos ahurissants, mêlant messianisme et justification génocidaire, du président de l’université de Tel-Aviv (Israël). La présidence choisit alors de saisir Poléthis, son conseil chargé de « proposer aux chercheurs un accompagnement en termes de veille éthique ».

Mais Poléthis décide de ne pas s’en tenir à cette saisine et s’interroge sur le partenariat avec les universités israéliennes dans leur ensemble. Plusieurs mois de travail plus tard, après l’audition d’un spécialiste du droit international, un avis s’élabore, charpenté en deux points dûment argumentés. Le premier est le constat qu’Israël viole de multiples manières le droit international.

Une décision votée largement

Le second point est que les universités israéliennes ont « joué un rôle actif dans le développement de systèmes d’armement et de doctrines militaires, juridiques et diplomatiques pour justifier la colonisation et l’annexion illégale des terres occupées, pour rationaliser le nettoyage ethnique et les exécutions extrajudiciaires des Palestiniens autochtones, enfin pour développer des outils informatiques pour l’armement, les cyberattaques, la surveillance, le renseignement, la propagande ».

La conclusion coule de source : « Il existe un risque identifié de non-conformité entre les pratiques et comportements des universités israéliennes et les principes éthiques universitaires. » D’où la recommandation de suspendre, le temps d’un « examen approfondi », tous les partenariats avec les universités israéliennes. CQFD.

On n’avait jamais rien lu d’aussi implacablement précis parmi les nombreux textes appelant à suspendre les liens académiques avec Israël. Et cet avis n’est pas une opinion parmi d’autres : il a été adopté (huit voix pour, aucune contre et quatre abstentions) par un conseil dont la majorité des membres sont nommés par la présidence ou les conseils centraux de l’université.

« Selon notre règlement, il suffit qu’un seul des membres demande un vote à bulletin secret pour qu’il soit mis en œuvre. Aucun des membres du conseil ne l’a demandé et nous avons voté à main levée », rapporte un membre de Poléthis. Un des arguments qui a emporté la conviction est celui du parallèle si asymétrique avec la Russie, avec laquelle tous les liens académiques ont été rompus dans les semaines suivant l’invasion de l’Ukraine.

Les collectifs militants en faveur de la Palestine ont commencé à faire l’inventaire des accords.

Mais en quoi consistent ces partenariats avec des universités israéliennes ? En rédigeant leur avis, les membres de Poléthis reconnaissent n’en avoir eu aucune idée précise. Sollicitée par Mediapart, l’université Paris-Saclay souligne qu’elle « ne dispose pas en tant que personne morale de partenariats institutionnalisés avec des universités israéliennes. Un accord cadre de cotutelle de thèse est arrivé à son terme en 2024 et n’a pas été renouvelé sur la base d’un commun accord entre les deux établissements ».

Pas de partenariat entre établissements, donc, mais des accords au niveau des laboratoires ou des formations dont les collectifs militants en faveur de la Palestine ont commencé à faire l’inventaire. Par exemple, un master d’informatique quantique liste parmi ses partenaires le Technion d’Haïfa, élément clé de l’appareil universitaro-militaire israélien. De nombreuses participations à des projets européens impliquant des établissements israéliens sont aussi relevées.

Contrairement à l’avis du conseil d’éthique de l’université de Lausanne, qui recommandait la suspension de deux accords avec l’université hébraïque de Jérusalem, celui de Paris-Saclay préconise d’examiner au cas par cas ces partenariats, lorsqu’ils seront connus. Tout en précisant que « ces mesures ne concernent pas […] les étudiants et chercheurs à titre individuel, sous réserve qu’ils respectent les principes éthiques universitaires et que les interactions avec eux n’engagent pas leur institution ».

Une position complexe – où placer la frontière entre l’individu et l’institution à laquelle il appartient ? – mais qui a le mérite de prendre en compte le constat du philosophe des sciences Philippe Stamenkovic : « Les universités israéliennes semblent donc avoir un rôle globalement négatif, qui [soutient] les crimes commis par l’État d’Israël. […] Mais [elles] représentent aussi une part de la solution [car] elles hébergent souvent les rares voix critiques de la société israélienne. »

La balle est à présent dans le camp de la présidence de l’université Paris-Saclay, qui déclare à Mediapart que l’avis rendu par Poléthis « fera l’objet de discussions, notamment en conseil académique, la plus haute instance en charge des sujets académiques au sein de l’université, d’ici la fin du mois de février ». La présidence précise dès maintenant ce qu’elle défendra dans ce débat à venir : « le rejet d’un boycott sur la base exclusive de la nationalité », en phase avec la position de France Universités

Nicolas Chevassus-au-Louis