Le dispositif Pause du Collège de France suspend “l’instruction des nouveaux dossiers pour les personnes situées à Gaza”, invoquant les difficultés d’évacuation. Mais même les lauréats déjà arrivés en Europe peinent à obtenir leurs visas.
Le seul programme public français aidant artistes et scientifiques à quitter l’une des enclaves les plus dangereuses du monde, accompagnés de leur famille, exclut désormais les Gazaouis. Ils ne pourront plus bénéficier de ce dispositif de bourse nommé Pause (Programme national d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil), chapeauté par le Collège de France. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le ministère de la Culture et le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche le financent, le ministère de l’Intérieur faisant partie du comité de direction. Motif invoqué par les tutelles ? Les évacuations devenues trop compliquées à Gaza.
À ce jour, quarante-sept lauréats gazaouis accompagnés de leurs familles (cent quarante personnes) ont pu rejoindre les établissements — universités, théâtres… — qui les accueillent et financent leur bourse depuis janvier 2024. Mais trente et un autres lauréats ainsi que leurs familles (quatre-vingt-dix personnes) sont actuellement bloqués à Gaza dans l’attente d’une évacuation, pour certains depuis plus d’un an. Information troublante : quatre lauréats se trouvant hors de Gaza, dont deux en Europe, peinent à obtenir leur visa pour rejoindre la France.
La directrice de Pause, Laura Lohéac, explique par voie de communiqué que « face aux difficultés persistantes rencontrées sur le terrain, [le Collège de France est] au regret de confirmer une suspension temporaire de l’instruction des nouveaux dossiers pour les personnes situées à Gaza. Cette décision, dictée par l’impossibilité actuelle de mettre en œuvre des mesures de mise en sécurité et d’évacuation par les services de l’État, s’impose à nous ». L’exclusion des Gazaouis de ce dispositif d’aide serait donc liée à un processus d’évacuation, effectivement infiniment difficile et de plus en plus ardu dans l’enclave. Mais est-ce la seule raison de cette décision puisque quatre lauréats déjà exfiltrés attendent toujours leur visa ? Question que le programme Pause juge « légitime », tout en nous renvoyant vers le Quai d’Orsay et la Place Beauvau, deux de ses tutelles.
Marion Slitine, chercheuse : « La légitimation d’une discrimination à la nationalité m’étonne dans le cadre d’un programme public. Est-elle légale ? »
Pour Marion Slitine, anthropologue, chercheuse au CNRS et cofondatrice du comité Ma’an, un collectif qui, soutenu par l’association Jeanne-Barret, organise des levées de fonds pour les artistes et chercheurs gazaouis lauréats de Pause, cette justification ne tient pas la route. « D’autres pays européens parviennent toujours à organiser l’évacuation de Gazaouis, comme l’Italie ou l’Espagne. La légitimation d’une discrimination à la nationalité m’étonne dans le cadre d’un programme public. Est-elle légale ? Ou même conforme à notre Constitution… », s’interroge-t-elle.
De fait, un chercheur en neurosciences et un écrivain, tous deux lauréats de Pause et attendus en France dans des institutions culturelles et scientifiques de premier plan, se voient toujours refuser l’accès au territoire alors même qu’ils se trouvent en Europe. L’exclusion des Gazaouis du programme d’aide ne semble pas seulement relever d’un problème d’évacuation mais également d’une question de politique intérieure. Contacté par Télérama, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères n’a pas répondu à cette question. Une source diplomatique rappelle que « les opérations d’évacuation de Gaza continuent d’être organisées dans des conditions particulièrement complexes qui retardent considérablement la sortie des Palestiniens de Gaza et limitent le nombre de Gazaouis effectivement évacués »,et mentionne « des discussions entre les partenaires du programme Pause » pour « surmonter ces difficultés ». La prochaine ouverture des candidatures au programme Pause ouvrira en mars 2026, posant à nouveau la question de l’accueil des Gazaouis.
Mais qui en décidera ? Qui du quai d’Orsay ou de Beauvau a pris la décision de les exclure spécifiquement de ce programme d’aide unique en Europe ? « Le programme Pause associe plusieurs partenaires et ministères. Nous ne ferons pas plus de commentaires », répond le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Contacté par Télérama, le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu à nos sollicitations. « Il y a des suspicions de terrorisme qui planent au-dessus de tous les Gazaouis, regrette Marion Slitine. Les choses ont changé à la suite de ladite “affaire Nour At taalah”. » En août 2025, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, décidait en effet de suspendre les opéra tions d’évacuation à Gaza en raison des propos antisémites diffusés en ligne par la jeune femme qui devait intégrer Sci ences Po Lille.
« Après cela, il y a eu de nombreux cas de diffamation à l’encontre d’artistes et de chercheurs accueillis en France, poursuit Marion Slitine. Avec des scandales montés de toutes pièces,visant à démontrer de fausses affiliations au Hamas. Des procès sont en cours.[…] Je m’inquiète du fait que les voix d’extrême droite soient de plus en plus influentes à ce sujet. » Le risque étant que les Gazaouis lauréats de Pause en attente d’évacuation paient le prix de graves et nauséabondes pensées antisémites qui ne sont pas les leurs. « Au moment où la France reconnaît l’État palestinien [en septembre 2025, ndlr], on laisse mourir son élite intellectuelle. Celle-là même qui pourrait témoigner des massacres en cours et penser la réalité du terrain la plus récente », relève-t-elle. La mission fondamentale d’accueil dont se targue la France par le biais de Pause semble en péril.
