Le professeur d’histoire et spécialiste de Jérusalem s’est vu refuser l’entrée en Israël, où il devait participer à plusieurs rencontres et conférences dans des universités de l’État hébreu. Avant que les autorités israéliennes ne changent finalement d’avis.
Est-ce la mobilisation de 169 universitaires israélien·nes de premier rang contestant la décision de leur gouvernement de refuser l’entrée du professeur d’histoire de l’université ? Est-ce la crainte que le boycott d’un universitaire qui n’a lui-même jamais appelé à boycotter Israël donne des arguments aux voix de plus en nombreuses qui s’élèvent pour demander un boycott académique et culturel de l’État hébreu ?
Toujours est-il que Vincent Lemire a finalement été autorisé à rejoindre l’aéroport David-Ben-Gourion après la levée du « travel ban » qu’il avait reçu mercredi dernier. Il devrait s’envoler pour Israël mardi 13 janvier, et pouvoir assurer la suite du programme de conférences et de rencontre initialement prévu.
Pourtant, quand il répond aux questions de Mediapart lundi 12 janvier au matin, au lendemain de son interdiction de s’envoler vers Israël où il devait participer à une série de rencontres et de conférences, Vincent Lemire, professeur d’histoire à l’université Gustave-Eiffel, paraît certes combatif mais aussi sidéré du refus. « Je n’ai jamais boycotté Israël et pourtant Israël a décidé de me boycotter », explique-t-il.
Contrairement à d’autres universitaires spécialistes du Proche-Orient, il ne prône pas le boycott académique d’Israël et ne participe pas au mouvement BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions), même s’il ne s’y est jamais opposé et s’il a appelé à des sanctions contre Israël en août. Plusieurs des événements auxquels il devait participer cette semaine étaient d’ailleurs prévus dans des universités de l’État hébreu, en présence de chercheurs et chercheuses du pays.
Mais, depuis un an, Israël a mis en place une procédure similaire à celle nécessaire pour voler vers les États-Unis : une autorisation est obligatoire pour quiconque désire prendre l’avion à destination de l’aéroport David-Ben-Gourion de Tel-Aviv.
D’ordinaire, ce document arrive par e-mail quelques minutes après avoir rempli le formulaire, en échange de 25 shekels (environ 7 euros). Au début de l’année 2025, Vincent Lemire, auteur de plusieurs ouvrages de référence sur Jérusalem – dont certains ont été traduits en hébreu – et acteur du débat public et médiatique sur le conflit israélo-palestinien, fait la démarche et obtient illico le feu vert.
Il prévoyait de repartir en Israël dimanche 11 janvier au soir, pour une vingtaine de rencontres, conférences et colloques organisés à Jérusalem, Ramallah, Naplouse, Bethléem et Tel-Aviv. L’autorisation étant valable deux ans, il ne réitère pas la démarche en ligne, mais mercredi 7 janvier, il reçoit pourtant un e-mail lui indiquant que son autorisation a été révoquée. Sans motif aucun.
N’obtenant pas d’informations des autorités israéliennes sur les raisons de cette interdiction rare faite à un universitaire reconnu, ancien directeur du Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ), d’accéder à son terrain de recherche, l’universitaire se tourne vers des contacts au Quai-d’Orsay qui lui indiquent que leurs homologues israéliens invoquent ses positions « antisionistes » pour justifier ce refus.
S’il est un acteur en vue du débat public sur le conflit israélo-palestinien depuis le 7-Octobre, Vincent Lemire n’a pourtant jamais dévié d’une ligne de crête fondée sur la défense des principes du droit international, en condamnant vigoureusement aussi bien les massacres du Hamas que les crimes contre l’humanité commis à Gaza par l’armée d’Israël, puis en employant, dans un second temps, les termes de « nettoyage ethnique » et de « guerre génocidaire ».
Cette interdiction en dit plus sur le raidissement d’Israël que sur les positions publiques du professeur d’histoire, même si une passe d’armes sur les réseaux sociaux avait opposé cet automne Vincent Lemire à l’ambassadeur d’Israël en France, Joshua Zarka.
D’autant qu’on peut s’interroger sur le fait que cette interdiction, en rupture avec l’autorisation accordée en 2025, puisse avoir été motivée par le sentiment que les analyses de Vincent Lemire, qui a accompagné la délégation d’Emmanuel Macron dans la ville égyptienne de Charm el-Cheikh en octobre, aient contribué à peser sur la décision française de reconnaître l’État palestinien en septembre. « Est-ce la première application de mesures de rétorsion suivant la reconnaissance par la France d’un État palestinien ou un changement de paradigme plus profond ? Je n’en sais rien », répond le chercheur.
L’État hébreu bazarde ouvertement son affichage « démocratique »
Ce bannissement peut paraître moins grave que l’interdiction faite à trente-sept ONG d’accéder à la bande de Gaza ou l’empêchement fait, depuis plus de deux ans, à la presse internationale d’accéder au territoire martyr. Mais parce que cette mise à l’écart touche un universitaire et le territoire israélien, et non une enclave en proie à une guerre génocidaire, cette décision montre néanmoins que l’État hébreu bazarde non seulement tous les principes du droit international, mais aussi son affichage « démocratique » sur lequel il a pourtant fondé toute une partie de son récit national et de sa stratégie de communication.
« On en arrive à cette situation aussi absurde que scandaleuse, prolonge Vincent Lemire, où un soldat israélien, susceptible d’avoir commis des crimes de guerre à Gaza, peut entrer librement en France, tandis qu’un universitaire français, qui travaille depuis vingt-cinq ans avec des dizaines de collègues israélien·nes et qui n’a jamais appelé au boycott d’Israël, est interdit de se rendre dans ce pays. »
Pour le professeur d’histoire, « cette intimidation fait partie d’une stratégie délibérée ». « En me visant, le but est d’inquiéter tous mes collègues, précisément parce que je suis un modéré. Si cela peut m’arriver à moi, alors cela peut arriver à n’importe qui. Le but est de pousser les universitaires qui travaillent sur Israël et la Palestine à s’autocensurer. »
En privant le chercheur de l’accès à son terrain, Israël foule aussi aux pieds les libertés académiques. « Le fait de m’empêcher d’accéder à Jérusalem, où j’ai vécu pendant plusieurs années, compromet l’ensemble des recherches que je mène aujourd’hui », souligne Vincent Lemire.
A posteriori, cette interdiction réinterroge le processus ayant conduit à l’annulation d’un vaste colloque sur la Palestine et l’Europe prévu en novembre au Collège de France. Bien que cette censure se soit faite sous la pression du ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Philippe Baptiste, elle a été mise en œuvre et en musique par l’administrateur du Collège de France, Thomas Römer, un spécialiste de la Bible dont le terrain de recherche se situe également en Israël et en Cisjordanie.
Si les autorités israéliennes peuvent empêcher l’entrée en Israël d’un universitaire dont elles contestent les positions publiques, peuvent-elles aussi faire pression pour que d’autres chercheurs se conforment à leurs desiderata au risque, sinon, de se voir interdire de poursuivre leurs travaux ?
« Je continuerai de faire la distinction entre le gouvernement fascisant qui dirige aujourd’hui Israël et le peuple de ce pays,conclut Vincent Lemire. Et si on m’empêche de circuler physiquement, je ferai circuler mes livres et je les ferai traduire, encore plus largement. Un éditeur israélien, ignorant de toutes ces péripéties, vient de me proposer de traduire en hébreu la BD Histoire de Jérusalem[écrite avec Christophe Gaultier et parue aux éditions Les Arènes en 2022, déjà vendue à plus de 350 000 exemplaires et traduite dans douze langues – ndlr]. Heureusement, on n’arrête pas les écrits et les idées avec des interdictions de vol. »
