« Nous devrions être choqués » : le film sans fard de Michael Winterbottom en l’honneur des enfants morts de Gaza

| Catherine Shoard pour The Guardian | Traduction CG pour l’AURDIP |

Eleven Days in May [Onze jours en mai] raconte les histoires des plus jeunes victimes du conflit de l’année dernière avec Israël. Les réalisateurs espèrent que sa sobriété fera comprendre la réalité de la guerre.


Il y a deux ans et demi, Michael Winterbottom a entamé un congé sabatique. Il avait été froissé de perdre le contrôle du montage final de Greed [« Cupidité »], sa satire sur un double de Philip Green, joué par Steve Coogan. Il avait le sentiment que le studio avait saboté l’impact du film en neutralisant son message. Winterbottom voulait superposer des légendes aux crédits de la fin du film — expliquant le montant de la fortune qu’ont les magnats de la mode dans la vraie vie et le peu qu’ils paient leurs employés. La direction de Sony n’a pas voulu. La vérité, semble-t-il, ne pouvait pas être traitée.

Le congé de Winterbottom n’a pas duré longtemps, mais son engagement pour les faits plutôt que pour la fiction n’avait fait que se renforcer. Tout d’abord, il a écrit un livre. Dark Matter : Independent Filmmaking in the 21st Century [« Matière noire : le cinéma indépendant au XXIe sècle »] présentait des conversations avec des collègues réalisateurs britanniques sur les réalités de l’industrie du film — en transcription directe, sans espace pour une interprétation détournée.

Ensuite, il a commencé à travailler sur This Sceptered Isle [Cette île porte-sceptre] [1], une mini-série sur les six premiers mois de la pandémie au Royaume-Uni, racontés à travers les expériences de personnes réelles. Elle doit être diffusée sur Sky en septembre. Kenneth Branagh y joue Boris Johnson. Winterbottom s’inquiète de ce qu’ils aient été un peu trop mous avec lui — le recul, dans ce cas, a changé la donne.

Mais, souligne-t-il, la série est aussi directe et brute qu’on peut l’être. Pas de nouvelles révélations, pas de spéculation radicale. « C’est très neutre. Presque un journal. Un enregistrement de quelque chose que nous avons tous vécu », dit Winterbottom au cours d’un échange vidéo.

Et maintenant arrive la diffusion de quelque chose de semblable structurellement. Eleven Days in May [« 11 jours en mai »] est un documentaire sur les enfants qui ont été tués à Gaza pendant le bombardement de 11 jours par Israël en mai dernier. Au moins 60 des près de 200 victimes palestiniennes étaient des enfants, mais le nombre exact est impossible à vérifier. Le film ouvre avec des enregistrements de BBC News sur les frappes aériennes – du type dont les téléspectateurs sont familiers, « mais qu’ils tendent ensuite à oublier », dit Winterbottom – avant de parcourir le conflit chronologiquement, parlant au spectateur des enfants qui sont morts chaque jour, via des interviews avec 28 familles.

Kate Winslet assure la voix-off, Max Richter la bande son. Aucun d’eux ne fait plus qu’il ou elle ne doit. C’est épuré, respectueux et bouleversant. « Nous voulions le laisser aussi simple que possible, presque comme un album photo », dit Winterbottom. « Le format n’était pas conçu pour donner une forme dramatique ou émotionnelle. Mais on espère que le film accumule peu à peu une sorte de puissance émotionnelle — et offre un moment équitable à chaque famille ».

Winterbottom a eu l’idée du film et a édité les enregistrements, qui ont été tournés en liaison avec Mohammed Sawwaf, un réalisateur local, à qui j’ai parlé, par visio et avec l’intermédiaire d’un interprète, dans son bureau de la Bande de Gaza.

C’est difficile de s’entendre avec le bruit constant, la circulation et d’incessantes fluctuations dans l’internet (envoyer par mail les rushes au Royaume-Uni était une entreprise épique). Ce bâtiment, dit Sawwaf, avec un geste de la main autour de lui, est l’un des rares dans ce pâté de maisons à ne pas encore avoir été rasé et reconstruit.

« Initialement, la plupart des familles ont refusé de participer », dit Sawwaf. « Ça a nécessité beaucoup de persuasion ». Cela a pu être fait parce que les familles se sont consultées l’une l’autre et que Sawwaf leur disait : « Votre enfant n’est pas un numéro. Vous devriez montrer au monde que ce sont des personnes qui avaient des aspirations et qui ont cessé d’exister ».

Dans le film, nous ne voyons, ni n’entendons Sawwaf, seulement les parents en deuil, y compris lors des prises prolongées pendant qu’ils se préparent avant de parler : les parents et les grands-parents regardant l’objectif ; des enfants remuant, hésitants, parfois riant, parfois essuyant des larmes.

Sawwaf a été stupéfait par la résilience des parents : « Le refus de se souvenir de leurs enfants dans un jour sombre. Si, Dieu m’en préserve, j’étais à leur place, je n’aurais pas eu le courage de parler. »

Ils semblent remarquablement dépourvus de colère, dis-je. « Ces gens sont par nature gentils et accueillants », dit Sawwaf. « Ils parlent de leurs enfants perdus à cause de la violence. Ils ont apprécié que leurs vies soient commémorées ». Il s’arrête. « Mais aussi : les morts leur ont coûté beaucoup. Ils se sentent brisés, si épuisés par le chagrin qu’ils ne pourraient pas manifester beaucoup de colère ».

Il s’est avéré que la chose la plus bouleversante à leur demander n’était pas les circonstances de l’assassinat, mais plutôt les espoirs nourris auparavant. « De quoi rêvaient-ils ? Qu’est-ce qu’il y avait dans leur avenir ? Cette question, spécifiquement, était bien plus difficile », dit Sawwaf.

Qu’est-ce qui a été laissé de côté ? Pas grand chose, dit-il. Peu de familles ont accepté d’être interviewées à l’endroit où leurs enfants sont morts. L’équipe en a filmé quelques-unes allant sur les tombes, mais en général cela semblait simplement trop, dit Sawwaf. Parfois, les souvenirs submergeaient les proches. Un frère a arrêté, en sanglotant. Deux mères, séparément, parlent de ne pas être capables de saisir ce qui s’est passé. Chaque bruit à la porte, pensent-elles, pourrait être celui de leur fils revenant à la maison.

Pour des spectateurs occidentaux, les moments les plus choquants vont probablement être les photos des enfants morts ou mortellement blessés, qui sont intercalées avec des photos d’eux dans des moments heureux. Ces images indélébiles — ainsi que des séquences, sur les réseaux sociaux, de ces enfants emmenés à l’hôpital ou mis en terre — ont été données par les familles, dit Sawwaf, dont certaines avaient déjà fait leurs propres vidéos sur l’assassinat.

L’objectif est simple : « Le contraste entre la vie et la mort. Montrer aux gens ce que la guerre a fait — elle a tué un avenir. »

Winterbottom dit qu’il a beaucoup réfléchi sur le fait d’inclure ou non les photographies d’enfants morts ou mourants. Les mois qu’il a passés englouti dans les enregistrements lui ont enseigné que « la relation à la perte et au chagrin » à Gaza est « définitivement un concept différent de cette relation au Royaume-Uni. Plus public. C’est un aspect plus visible de la perte et du souvenir ». La plupart des familles ont installé d’énormes affiches commémorant leurs enfants à l’extérieur de leurs maisons.

Si le film avait porté sur des enfants perdus en Angleterre, dit Winterbottom, il est peu probable que leurs familles auraient consenti à l’utilisation de telles photographies sans fard — ou qu’ils les auraient même possédées

« Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du film montre des gens parlant des choses qu’ils aimaient à propos de leur enfant », dit-il. « Mais je pense que cela devrait être choquant, quand vous voyez un enfant tué par une bombe. Nous devrions être choqués que des enfants soient tués comme cela. »

Des cloches d’église tintent derrière lui. Winterbottom est en Italie, explorant des lieux pour un film situé à Tel Aviv qu’il espère faire plus tard dans l’année. (Filmer dans la ville même serait trop problématique).

Il dit qu’il est hanté par la nature aléatoire des morts : quelques-uns dans la rue, quelques-uns à la maison, quelques-uns endormis dans leurs lits. « Ce sentiment que vous ne pouvez pas protéger vos enfants, quelle que soit la décision que vous prenez. Cette loterie : si vous n’avez pas de chance, quelque chose de terrible va arriver. Ce sentiment en tant que parent doit être horrible. »

Dans la dernière histoire du film, une mère parle de se sentir désespérément piégée même avant le bombardement, d’espérer partir, et ensuite d’envoyer sa fille faire ce qui s’est avéré être une course fatale.

« Ce doit être absolument terrible d’avoir non seulement la perte de votre enfant, mais aussi cela également au fond de votre esprit », dit Winterbottom. Il a trois enfants : deux filles adultes et un fils de 11 ans. Sa mère a perdu son premier-né bébé, dit-il, de maladie. « Pendant 50 ans, c’était toujours une présence dans la famille. Vous ne récupérez jamais de ces sortes de pertes. »

Quand je parle à Sawwaf plus tard le même jour, sur fond de flou et de chaos, je lui demande qu’est-ce que quelqu’un comme moi pourrait ne jamais comprendre sur la vie dans une zone de guerre. Aussi bien lui que son traducteur semblent abattus. « Cela tue toute ambition. Toutes les pensées de sécurité ou d’installation pour mener une vie normale. Cela vous vide. C’est réellement sinistre. »

Et cela vaut la peine de se souvenir, ajoute Sawwaf, qu’alors que ceux pris dans d’autres guerres « pourraient avoir la chance de chercher refuge dans d’autres pays jusqu’à ce que ce soit terminé », non seulement ce n’est pas une option pour la plupart des Palestiniens, mais aussi « il n’y pas un seul abri dans la Bande de Gaza — aucun endroit sûr — bien qu’elle ait été assiégée depuis 15 ans ». Il soupire, au bord de l’ironie. « Cela a son propre caractère unique, négatif. »

Winterbottom, lui aussi, semble fatigué des comparaisons avec l’Ukraine — au moins celles qui ne sont pas tempérées par le scepticisme. « Beaucoup de pays font beaucoup d’efforts pour arrêter ce qui se passe en Ukraine, accueillant les gens de ce pays, essayant d’appliquer des sanctions à la Russie. Mais dans les vingt premières années de ce siècle, nous avons bombardé l’Irak, nous avons bombardé la Libye pour un changement de régime, ce qui est illégal : nous n’avons pas appliqué de sanctions à Israël quand ils bombardent Gaza, nous n’appliquons pas de sanctions à l’Arabie saoudite quand elle bombarde le Yémen. Mais que vous soyez une famille perdant un enfant en Ukraine ou à Gaza ou au Yémen ou en Irak, c’est la même chose. »

Il est franc, triste et direct. Son message n’a pas été brouillé cette fois. Quand il revenait sur les retombées de Greed, il me disait qu’il avait voulu « faire en sorte que les gens se sentent en colère et frustrés et qu’ils souhaitent du changement. »

Eleven Days in May est un acte de commémoration qui agit aussi comme une attaque directe et effective sur l’auditoire. C’est un cinéma sombre qui ne peut s’empêcher d’altérer votre compréhension du conflit. « Nous voulons que les gens voient que la guerre n’apporte que de la destruction », dit Sawwaf. « La guerre n’est pas une solution ».

Un groupe de personnes n’a ni le besoin ni le désir de voir le film : les familles des enfants. Il n’y a pas eu de projection à Gaza. « Pas encore », dit Sawwaf. Cela pourrait renouveler la tristesse, donc ils sont un peu réticents. Mais ils me questionnent chaque jour sur l’impact ailleurs. »

[1L’expression, qui désigne l’Angleterre, vient d’un discours de Richard III, dans la pièce de Shakespeare.