Le cinéma documentaire israélien peut-il rester un refuge pour les critiques de l’occupation ?

| Noam Sheizaf pour +972 | Traduction JPB pour l’AURDIP |

Pendant des années, les cinéastes de gauche ont résisté aux tentatives de délégitimation par la droite. Mais la pression politique pourrait bientôt tarir leur financement.


Tous les ans, l’armée israélienne arrête quelque 700 enfants palestiniens, généralement pour des jets de pierre - soit en moyenne deux mineurs par jour. La plupart de ces arrestations ont lieu dans leur maison, souvent lors de raids nocturnes suite à une incrimination par d’autres enfants lors d’interrogatoires de plusieurs heures menés en l’absence d’un avocat ou d’un agent de protection de l’enfance. La peine typique est de plusieurs mois d’emprisonnement, généralement purgée dans la prison militaire d’Ofer.

L’arrestation d’enfants palestiniens est au cœur de « Two Kids a Day », un nouveau documentaire israélien du réalisateur David Wachsmann, présenté en première mondiale au Festival du film de Jérusalem l’an dernier, où il a également remporté le prix de la Meilleure recherche documentaire. Le film raconte l’histoire de quatre mineurs d’un camp de réfugiés près de Bethléem, et comprend des entretiens avec les enfants et les fonctionnaires israéliens qui justifient leurs arrestations et leurs poursuites, ainsi que des images de leurs interrogatoires. Le film dépeint ce traitement des enfants comme une partie inhérente de l’occupation et du système de contrôle israélien sur la population civile palestinienne en Cisjordanie.

Ces dernières semaines, ’Two Kids a Day’ a fait l’objet d’attaques de la part de la droite israélienne. Ce n’est pas inhabituel : le journalisme critique ou le travail documentaire se heurtent souvent à une résistance dans un environnement politique qui cherche à étouffer toute mention de l’occupation. Cependant, sous le nouveau gouvernement, ces appels à la suppression se transforment rapidement une politique visant à délégitimer et même à criminaliser ce type de films.

Le ministre de la culture Miki Zohar - qui a promis lors de son entrée en fonction récemment qu’il ’refuserait tout financement à ceux qui promeuvent le récit de notre ennemi et portent atteinte à la réputation d’Israël’ - tente d’obliger les producteurs du film à rendre les subventions qu’ils ont reçues des fonds publics, après que la petite organisation de droite Btsalmo a lancé une campagne pour tenter d’annuler une projection du film à la Cinémathèque d’Herzliya la semaine dernière. Zohar s’est adressé au ministre des finances Betzalel Smotrich et lui a demandé d’user de son autorité pour refuser rétroactivement le financement du film ; étant donné que cet argent a déjà été dépensé pour la production, cette mesure entraînera probablement une amende importante visant les producteurs du film.

Mon propre film, “H2: The Occupation Lab,”, a également été la cible d’une campagne de droite le mois dernier, lorsque la même organisation qui tentait d’interdire ’Two Kids a Day’ a réussi à convaincre le maire de la municipalité de Pardes Hanna-Karkur, dans le nord d’Israël, d’annuler deux projections prévues dans un auditorium local. Un restaurant privé qui avait proposé d’accueillir les projections a fait l’objet d’une campagne de dénigrement de la part de Btsalmo, qui a appelé à le punir par des commentaires et des évaluations négatifs en ligne. Ces jours-ci, le groupe tente d’empêcher une projection du film à la cinémathèque de Holon, et des lettres m’attaquant, moi et le film, circulent sur les réseaux de droite. Compte tenu de l’atmosphère politique en Israël et de l’identité du nouveau gouvernement, ce n’est que le début.

Financement sous le feu des critiques

Connue comme un sujet qui fait fuir les téléspectateurs et invite à la répression politique, l’occupation a pratiquement disparu des chaînes de télévision israéliennes et des informations quotidiennes. Pourtant, elle est constamment évoquée dans les documentaires israéliens, qui sont projetés localement et à l’étranger. Ces dernières années, la droite israélienne s’est intéressée de près à ces productions, dans le cadre de ses efforts permanents pour délégitimer tout débat critique sur l’occupation.

Compte tenu de l’étroitesse du marché israélien, l’industrie cinématographique et télévisuelle locale dépend entièrement du soutien du gouvernement et des réglementations qui obligent les compagnies de satellite et de câble à investir dans des productions locales. En conséquence, la droite a commencé à attaquer ces sources de financement lorsqu’elles contribuent à la production de documentaires critiques - dont la plupart sont soumis à des fonds cinématographiques et à des subventions de la loterie nationale.

En 2019, la loterie a tenté de retirer le prix du film “Advocate” [en français, Lea Tsemel, avocate] après qu’il ait remporté le festival du film Docaviv. Advocate présentait le profil de Lea Tsemel, une avocate réputée qui défend les Palestiniens accusés d’infractions à la sécurité devant les tribunaux israéliens, y compris ceux accusés de terrorisme. À l’époque, des considérations juridiques ont contraint la loterie à respecter les prix qu’elle s’était engagée à verser ; pourtant, le nouveau gouvernement israélien prévoit une réforme majeure du système juridique qui supprimerait ces contrôles sur les décisions politiques des fonctionnaires de l’État.

Les sélectionneurs et les gestionnaires de ces fonds cinématographiques sont des professionnels de l’industrie, mais à en juger par les expériences passées et les déclarations actuelles, ils seront soumis à de sérieuses pressions pour politiser leur sélection. Déjà, la Fondation Rabinovich pour les arts a forcé les cinéastes à signer une déclaration selon laquelle leur film ne contiendra pas de message s’opposant à l’existence d’Israël en tant qu’État juif et démocratique, ou ’marquant le jour de l’indépendance comme un jour de deuil’ - une formulation reprise directement de la “loi sur la Nakba” adoptée en 2011. Des changements dans la structure des fonds ou du mécanisme d’allocation sont également probables, comme l’a récemment montré la création du Samaria Film Fund, dédié aux films de colons.

Parallèlement, le soutien du gouvernement israélien est également mal perçu par les militants pro-palestiniens, les écrivains et même certains initiés de l’industrie internationale. Bien que cette objection vienne de l’autre côté de l’échiquier politique et qu’elle s’inscrive dans un contexte politique différent, il en résulte un rétrécissement supplémentaire de l’espace d’engagement critique vis-à-vis de l’occupation au sein de la culture israélienne, du moins jusqu’à ce que des alternatives au financement gouvernemental apparaissent.

Les réalisateurs font également l’objet de campagnes de dénigrement et de délégitimation. Le graphisme appelant à protester contre ’Two Kids a Day’ qui circulait sur les médias sociaux la semaine dernière le décrivait comme un ’film antisémite’ soutenu par ’des personnes qui encouragent le boycott d’Israël’ et mettant en scène des Palestiniens qui ont tenté ’d’assassiner des femmes et des enfants’. Mon propre film a été accusé de prétendre que l’armée israélienne mène des expériences sur des enfants palestiniens, en plus des accusations habituelles d’antisémitisme, de soutien au BDS et d’incitation contre l’armée.

Un plus vaste contexte de criminalisation

Il est vrai que les tentatives d’interdiction des films peuvent également attirer l’attention sur eux, mais l’impact à long terme sur l’industrie cinématographique est perturbant. Bien des petits auditoriums et programmes de cinéma, surtout dans les communautés petites ou de droite, vont y penser à deux fois avant de programmer un long métrage controversé, et l’appétit des réseaux, des sélectionneurs et des diffuseurs pour approuver des projets controversés ne cesse de diminuer. Plus important encore, cet effort doit être considéré dans un contexte plus large de criminalisation de toute opposition à l’occupation, ainsi qu’à l’ensemble du récit palestinien. L’ordre récent du ministre de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, d’interdire le drapeau palestinien dans les espaces publics en est un autre exemple.

Des politiciens de droite réclament également des mesures qui interdiraient partiellement ou totalement de filmer les soldats israéliens ou de faire circuler des vidéos qui dépeignent leur comportement de manière négative. Cette notion de ’protection des forces armées’ joue un rôle majeur dans l’attaque contre ’Two Kids a Day’ et ’H2 : The Occupation Lab’. Les territoires occupés étant dirigés par un régime militaire, les limites imposées au tournage des activités de l’armée se traduiront par la criminalisation de l’essence même des droits de l’homme et du travail journalistique.

Dans ce contexte, il est important de noter le cas historique du film “Jenin Jenin” du cinéaste palestinien Mohammad Bakri, qui présentait les allégations des résidents du camp de réfugiés de Jénine selon lesquelles les forces israéliennes y ont commis un massacre lors de son invasion de la ville au cours de la deuxième Intifada. Les vétérans des unités qui ont pris part à l’opération ont poursuivi avec succès Bakri (dont le film était soutenu par l’Autorité palestinienne, et non par Israël), et en novembre dernier, la Cour suprême a confirmé un verdict interdisant toute projection du film en Israël. Le verdict de ’Jenin Jenin’ a créé un précédent qui fait peser la charge de la preuve sur les cinéastes, qui pourraient, dans un avenir proche, être contraints de défendre leurs décisions éditoriales et artistiques devant un tribunal, et non dans le cadre d’un débat public, comme c’était le cas auparavant.

Les élections de novembre 2022 en Israël ont été un moment décisif qui a produit le gouvernement le plus extrême que le pays ait connu, dirigé par des ultranationalisets et des populistes parmi lesquels figurent d’anciens membres du parti Kach de Meir Kahane, considéré comme une organisation terroriste en Israël et aux États-Unis. Le gouvernement prévoit une réforme immédiate du système judiciaire qui entraînerait une politisation rapide des principales institutions, de la police au système éducatif en passant par les comités de zonage. Dans un pays où le gouvernement et l’argent des contribuables jouent un rôle majeur dans tous les domaines de la vie, l’effet de ce changement ne peut être surestimé.

Dans les médias locaux et internationaux, ces réformes sont largement perçues comme une ’attaque contre la démocratie israélienne’ - comme s’il existait un Israël distinct de sa domination militaire et du déni des droits fondamentaux de la population civile pendant plus d’un demi-siècle. Mais, comme l’enseigne la campagne visant à interdire toute critique de l’occupation, le véritable objectif de l’extrême droite est plus profond : il ne s’agit pas seulement de consolider son contrôle sur le système politique et sur toutes les branches du gouvernement, mais d’établir un nouvel ordre politique ; de prendre le contrôle de davantage de terres (en légalisant les avant-postes et les colonies, et en déplaçant les communautés palestiniennes), de priver les Palestiniens de tout pouvoir, de mettre hors la loi leur récit et de poursuivre leur représentation politique ; d’isoler et de faire honte à leurs partisans juifs ; et enfin de criminaliser toute opposition à un ordre politique de suprématie juive. Ces risques devraient préoccuper les libéraux tant Juifs que Palestiniens, non dans un avenir lointain, mais dès maintenant.

- Noam Sheizaf est un journaliste et éditeur indépendant. Il a été le directeur exécutif fondateur et rédacteur en chef du magazine +972. Avant de rejoindre +972, il a travaillé pour le journal Ha-ir de Tel Aviv, pour Ynet, et pour le quotidien Maariv, où son dernier poste était celui de rédacteur en chef adjoint du magazine du week-end. Il travaille actuellement sur un certain nombre de films documentaires.

- Photo: Un film est projeté sur la place de Muristan dans la vieille ville de Jérusalem dans le cadre du Festival du film de Jérusalem, le 14 juillet 2015. (Hadas Parush/Flash90)