Laissez Khalida Jarrar se rendre aux funérailles de sa fille

| Anat Matar, Jonathan Pollak pour Haaretz | Traduction BP pour l’AURDIP |

Dimanche soir, une jeune femme a été retrouvée sans vie dans un appartement du camp de réfugiés de Qaddura, à Ramallah. Cette femme, Suha Jarrar, était une militante de gauche palestinienne bien connue, et aussi la fille de Khalida Jarrar, une législatrice et combattante pour la liberté, emprisonnée par Israël. La tragédie humaine à laquelle se trouve confrontée toute famille d’une jeune femme qui meurt dans la fleur de l’âge est, dans ce cas, amplifiée par l’oppression d’une prisonnière politique à qui il est même refusé la grâce la plus élémentaire, de se rendre à l’enterrement de sa fille.

Avant son incarcération actuelle, Jarrar avait été emprisonnée pendant plusieurs années, pour beaucoup en détention administrative (une dénomination juridique impropre pour un emprisonnement illimité, sans procès ni preuve). Sa précédente détention, d’une durée de vingt mois, avait pris fin en février 2019. Après huit mois de liberté, en octobre 2019, des soldats sont venus faire un raid sur son domicile à Al-Bireh et, une fois encore, ils l’ont arrêtée. Après seize mois de détention, Jarrar a été contrainte d’admettre, dans le cadre d’une négociation de plaidoyer, un acte d’accusation qui crie à l’emprisonnement politique et tourne autour de son appartenance au Front populaire pour la libération de la Palestine.

Selon l’acte d’accusation, son activité se résume à deux rencontres. Dans la première, elle prend à sa charge les activités politiques nationales de l’organisation, de même que la liaison avec l’Autorité palestinienne ; dans la seconde, elle apporte une analyse de la situation politique.

Et pourquoi cette négociation de plaidoyer ? Pour Jarrar, la réponse est claire. Le procès s’est déroulé dans un tribunal militaire, selon la loi militaire, sous la direction d’un procureur militaire et sous le marteau d’un juge militaire, et que de toute façon, aucune justice ne serait rendue ici. Même face à la menace de dix années de prison, Jarrar avait prévu d’utiliser le procès pour dénoncer les tortures qu’endurent ses camarades durant leur interrogatoire. Cependant, le tribunal, qui n’est autre qu’un bras des autorités de l’occupation, a décidé que le procès se tiendrait à huis clos, mettant Jarrar dans l’incapacité de se défendre par une révélation publique.

Le prétexte invoqué par l’accusation pour choisir une négociation de plaidoyer plutôt que de mener un procès a été « les difficultés d’établir les preuves ». Et quelles étaient ces difficultés ? Jarrar avait été mise en détention dans le cadre d’une vague massive d’arrestations de militants du Front populaire de libération de la Palestine, cela suite à des incriminations par de précédents détenus. Mais il y a un os : ces confessions avaient été extorquées sous la torture, la violence, notamment celles de Samer Arbid qui était hospitalisé et inconscient, dans un état critique après avoir été battu par ses interrogateurs ; apparemment, il fallait empêcher que ces actes soient révélés.

Après avoir été libérée de sa précédente détention, Jarrar a déclaré à Amira Hass que l’expérience la plus difficile de tous ces mois de détention avait été la mort de son père, Canaan, aux funérailles duquel elle avait eu l’interdiction de se rendre. Dans la même discussion, sa fille Suha lui rappelait comment, la veille de son arrestation, Jarrar lui avait rendu visite à l’hôpital et apporté un ragoût de pois qu’elle avait cuisiné. Mais cette fois, c’est l’annonce de la mort de Suha qui attendait Jarrar, et qu’Israël avait l’intention de l’empêcher de se rendre à ses funérailles. Personne ne devrait jamais passer par une telle expérience, et inutile de dire qu’il ne faut pas permettre que Jarrar la subisse une deuxième fois. Si l’assassin, Ami Popper, méprisable, raciste, peut profiter d’une permission, la combattante de la liberté Khalida Jarrar, elle, doit avoir le droit d’enterrer sa fille et de la quitter dans la dignité.

Jarrar est l’une des plus grandes révolutionnaires féministes, socialistes et anticolonialistes dont s’honore le peuple palestinien, et elle est reconnue et respectée par la communauté internationale. Indépendamment de la mort de sa fille, elle devrait être libérée immédiatement de son emprisonnement politique, lequel prendra fin, d’une manière ou d’une autre, dans trois mois, de toute façon.

Dr Matar enseigne la philosophie à l’Université de Tel aviv et milite en faveur des prisonniers politiques palestiniens ; Pollak est un militant dans la lutte populaire palestinienne et travaille pour Haaretz.