La réalisatrice Annemarie Jacir dans son parcours pour préserver le cinéma palestinien pour les générations futures

| Diana Lodderhose pour Deadline | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |

Quand Annemarie Jacir a présenté son film de thèse à l’école d’études supérieures il y a quelque 20 ans, son conseiller lui a dit que l’endroit rêvé pour son scénario était la poubelle.C’était un projet ambitieux pour la jeune étudiante de Columbia University : L’équipe d’un film palestinien qui traçait son chemin à travers les checkpoints en territoire occupé pour essayer d’arriver à Jérusalem n’entrait certainement pas dans le moule traditionnel des courts métrages de thèse.

Mais le génie de Jacir et de son œuvre, c’est qu’elle n’est pas une réalisatrice conformiste. Inébranlable dans son ambition de mettre cette histoire en lumière, elle a monté ce projet grâce à un montage financier à l’ancienne, une détermination sans faille et du cran. Elle a filmé ce court métrage de 17 minutes, intitulé Like Twenty Impossibles [Comme Vingt Impossibles], en passant un an et demi en Palestine occupée pendant la Deuxième Intifada, l’une des périodes les plus violentes de l’histoire moderne dans cette région, exploit courageux pour la scénariste, réalisatrice et monteuse d’une vingtaine d’années à l’époque.

« C’était de la folie », se souvient Jacir à propos du tournage. « C’était une période tellement violente et je me souviens m’être retrouvée au milieu d’instants vraiment terrifiants où j’ai réellement craint pour ma vie. »

Comme le dit le proverbe, « Les déchets d’un homme sont le trésor d’un autre ». Like Twenty Impossibles a été présenté en premier dans la Sélection Officielle du Festival de Cannes de 2003, intronisant pour la première fois un court métrage du monde arabe dans cet événement. Il a continué de remporter de nombreuses récompenses dans les festivals internationaux de cinéma, propulsant le message très fort de Jacir.

« Ce fut un tel honneur et un moment tellement étonnant après une période aussi difficile », dit Jacir. « C’est la chose qui a changé ma carrière. J’ai senti que c’était comme la découverte d’une communauté qui aujourd’hui est tout pour moi – une communauté cinématographique de gens qui aiment le cinéma. Je l’ai ressenti comme la création d’une famille. Sur un plan pratique, grâce à ce film, j’ai pu me connecter et rencontrer des gens qui sont devenus mes partenaires pour m’aider à réaliser mon premier long métrage, dont certains avec lesquels je travaille toujours aujourd’hui.

Le parcours de Jacir jusqu’au siège de réalisatrice a été très intéressant. Née à Bethléem et éduquée dans une école internationale d’Arabie Saoudite, Jacir est partie au Texas pour ses années de collège et de lycée. Intéressée par l’écriture, elle a par ailleurs passé beaucoup de temps avec un ami monteur vidéo dans la salle de montage.

« Je ne pensais pas que cela me mènerait jamais quelque part, mais j’ai commencé à ce moment là à jouer avec les images et à faire du montage », dit-elle. Elle s’est impliquée dans le théâtre du lycée, travaillant en coulisses et mettant en scène des pièces de théâtre. A l’université, elle s’est spécialisée en politique et en littérature, mais a continué à penser au cinéma, ne sachant pas encore très bien ce qui l’intéressait le plus.

Une fois diplômée, Jacir a franchi le pas et est partie à LA, occupant divers rôles d’assistante avant de décrocher un contrat de lecture de scénarios dans le département littéraire d’une agence artistique.

« C’est vraiment là que j’ai appris le métier et la mise en forme de l’écriture de scénarios », dit-elle.

Mais LA ne semblait pas vraiment convenir à Jacir. « Je ne m’y sentais pas à ma place », se souvient-elle. « Ce n’était pas le genre de cinéma qui m’intéressait vraiment et il y avait quelque chose dans cet endroit qui ne me semblait pas tellement créatif. »

En tant que jeune femme à Hollywood, elle raconte qu’on lui a dit plein de fois de cacher ses racines palestiniennes. « Je n’ai jamais caché le fait que je suis palestinienne », dit Jacir. « J’ai un tas d’identités, femme et palestinienne sont deux d’entre elles. Mais on m’a dit plus d’une fois à LA que, si je voulais percer dans cette branche, « Ne dites pas que vous êtes palestinienne dans cette ville, n’en parlez pas. »

Aspirant à quelque chose de plus et ne voulant pas se conformer aux standards hollywoodiens, elle s’est inscrite en troisième cycle à l’Université Columbia de New York et, une fois acceptée, elle a traversé le pays en voiture, laissant LA derrière elle.

Depuis que Like Twenty Impossibles a pour la première fois fait connaître son expression dans le circuit du festival international, Jacir a écrit, dirigé et produit plus de 16 films. Elle a été membre du jury d’Un Certain Regard à Cannes et membre du jury du Concours à Berlin. Elle produit sous la bannière de Philistine Films basé en Jordanie et en Palestine, qu’elle a cofondé en 1997 avec Ossama Bawardi. Son premier long métrage, Le Sel de cette Mer, acclamé en 2007, qui suit une Américaine de la classe ouvrière, dont les parents étaient des réfugiés palestiniens, alors qu’elle retourne pour la première fois dans la patrie de sa famille. Ce film, qui était le premier long métrage réalisé par une femme palestinienne, a été sa deuxième œuvre à faire ses débuts à Cannes où il a remporté le Prix de la Critique FIPRESCI en 2008 et a remporté 14 autres prix internationaux, dont Meilleur Film à Milan. Il fut la présentation officielle de la Palestine aux Oscars pour le Meilleur Film en Langue Étrangère (catégorie maintenant appelée Meilleur Film International).

Malgré tant de « premières » attachées à ses premières œuvres, Jacir s’empresse de rejeter l’idée que cela ait grand sens. Elle a conscience avec reconnaissance de la présence avant elle de réalisatrices féminines et d’artistes palestiniennes.

« Je pense qu’il est important de savoir qu’il y a eu et qu’il y a quantité de réalisatrices féminines qui viennent de Palestine et du monde arabe », dit-elle. « Il est vrai qu’elles sont nombreuses à travailler davantage dans le domaine du documentaire, mais il y a une histoire là dedans et je pense toujours que ce genre de déclarations efface en quelque sorte l’histoire. Et cela m’importe parce que je pense que l’histoire est importante. Je dois énormément à ceux qui m’ont précédée, quantité de portes m’ont été ouvertes grâce à ceux qui sont passés avant moi. »

Elle ajoute : « En tant que réalisateurs, le genre d’accès que nous avons, c’est quelque chose qui représente un processus de très longue durée et dans lequel sont impliqués quantité de gens. Il y a un tas de personnes dont je ne connais peut-être pas le nom et qui ont peu à peu ouvert ces portes pour nous. Tout ceci ne vient pas de nulle part. Je suis consciente de la génération qui m’a précédée, et de la génération encore précédente, et de ce qu’elles ont fait. »

En fait, c’est un concept important pour Jacir quad elle rend hommage aux générations palestiniennes dans ses films. Son deuxième long métrage, When I Saw You [Quand je t’ai vu] est un film chaleureux et sincère sur un réfugié palestinien en Jordanie qui s’est retrouvé séparé de son père dans le chaos de la guerre de 1967. Ce film a également été l’entrée de la Palestine aux Oscars en 2012 et, chose remarquable, le film a été entièrement financé par les Arabes, tous les producteurs étant palestiniens.

Son troisième long métrage, Wajib, comédie dramatique sous forme de road movie à travers Nazareth où l’on voit un père, avec son fils venu de l’étranger, aller ensemble porter de la main à la main à chaque invité les invitations au mariage de sa fille, aborde aussi les tensions historiques complexes entre Palestiniens et Israéliens.

Tandis qu’elle gravite autour d’histoires qui se passent dans le monde, Jacir dit que l’histoire est primordiale, plutôt que cette idée d’être la représentante de toutes les voix des Palestiniens.

« Je ne veux pas représenter la Palestine ou les Palestiniens. Je veux raconter des histoires dont je sens que ce sont des histoires vraies qui me semblent vraiment intéressantes, qui sont complexes et pas simplement tranchées entre noir et blanc », fait-elle remarquer. « Je veux poser et laisser des questions. Mais parfois, quand vous êtes dans un endroit où vous êtes le seul à présenter un flm de cette région particulière, les gens veulent vraiment que vous soyez leur porte-parole, ou bien ils veulent que votre film représente quelque chose.

« C’est à double tranchant, parce que les gens qui ne sont pas Palestiniens veulent que vous représentiez le pays, mais alors la communauté palestinienne veut que vous utilisiez votre film pour tout raconter au monde parce que notre histoire a été laissée si longtemps de côté et nous étions invisibles. »

Elle ajoute : « Je veux faire des films qui posent des questions et nous fassent soulever des problèmes qui nous mettent mal à l’aise. Nous ne sommes pas des victimes, mais nous ne sommes pas non plus des héros. Personne n’est une seule chose. »

Là où Jacir ressent vraiment une grande responsabilité, c’est dans la motivation, le soutien et l’enseignement de la prochaine génération de réalisateurs. Philistine Films a été créé à l’origine sur ce principe d’aide aux autres réalisateurs.

« Nous avons démarré en tant que collectif dans lequel nous faisions tous tout », dit-elle en parlant de la compagnie. « Que ce soit pour le tournage, la direction ou la production, nous nous aidions tous mutuellement à faire nos films. Les films sont une collaboration, aussi lorsque nous avons démarré, il a semblé évident à tous ces talents qui s’étaient regroupés d’échanger leurs chapeaux et de s’entraider. »

Ce sens de la camaraderie a prévalu tout au long de sa carrière, et une volonté d’aider les futures générations de réalisateurs provient de ses années d’adolescence quand, tout juste sortie du lycée, elle est revenue à Bethléem pour enseigner l’anglais ; avant de poursuivre ses études universitaires, elle a enseigné dans des ateliers.

« Je savais que j’étais privilégiée parce que je parlais bien l’anglais et que j’étais allée dans une école internationale et que j’avais pu étudier à l’étranger », dit-elle. « Aussi, je voulais rapporter cela en Palestine pour ceux qui ne peuvent pas voyager et ceux qui n’ont pas pu avoir cette opportunité. » Jacir a toujours voulu créer des opportunités pour ceux à qui elles n’ont pas été offertes, soit à cause de leur naissance, soit à cause du système. Quand elle a tourné Le Sel de Cette Mer en Palestine, elle a insisté pour embaucher autant de personnels locaux que possible.

« J’avais un merveilleux directeur de la photographie français – Benoit Chamaillard – mais pour d’autres postes, je voulais vraiment embaucher autant que possible localement parce que les gens tourneraient des films en Palestine et toute l’équipe viendrait de l’étranger. Je veux dire, comment alors les infrastructures locales sont-elles supposées démarrer ? »

Jacir a fondé et assuré la conservation du projet de cinéma palestinien Rêves d’une Nation à l’université Columbia, dédié à la préservation et à la promotion du cinéma palestinien. En 2003, elle a organisé et été la conservatrice du plus grand festival du film itinérant en Palestine. Elle a donné des cours dans de nombreuses écoles, y compris à l’université Columbia et à l’université de Bethléem et elle a été mentor au Dona Film Institute.

« Quand j’ai démarré dans le métier, je me posais tant de questions et je ne savais pas vers qui me tourner ou comment commencer », se souvient-elle. « Mais il y a tant de talent là-bas, et il y a tant d’histoires et tant de personnes créatives, alors quand j’ai commencé à ouvrir plein d’ateliers en Palestine, j’ai simplement senti que je devais partager toute la connaissance que j’avais et la transmettre à la jeune génération. »

Elle ajoute : « C’est cette jeune génération qui va, je le crois vraiment, relever le niveau. Ils vont faire des films et ils vont continuer à faire de plus belles choses et mieux que la génération qui les précède. »