Gaza : 15 ans d’un blocus dévastateur qui ne bénéficie à personne

| Oscar Rickett pour Middle East Eye | Traduction SF pour l’AURDIP |

Le blocus israélien, terrestre, aérien et maritime réduit les Palestiniens du territoire à une pauvreté et à un état de santé mentale en crise qui augmentent de façon vertigineuse


Le blocus de la bande de Gaza, qui a dévasté la vie économique et sociale de l’enclave côtière palestinienne en est maintenant à sa 15ème année.

Le blocus terrestre, aérien et maritime, qui a commencé après la victoire électorale du Hamas aux élections législatives de 2006, a laissé deux millions de Palestiniens dans une prison à ciel ouvert. Ils n’ont pas le droit d’en sortir sans permission.

La rationalisation d’Israël pour imposer le siège a été centrée sur la sécurité de ses citoyens et sur le fait de tenir le Hamas, considéré comme un groupe terroriste, responsable des attaques de roquettes sur eux.

Pendant les 15 années de maintien du blocus, un certain nombre d’Israéliens de premier plan ont questionné la pertinence du blocus, pensant que les conditions qui empirent sans cesse dans le petit territoire palestinien autogéré de la côte méditerranéenne ont, de fait, accru le soutien au Hamas et à d’autres groupes armés.

La poursuite du blocus, qui comporte de graves restrictions non seulement sur les déplacements des personnes mais aussi sur les marchandises, équivaut à une punition collective illégale en droit international.

Israël empêche les autorités palestiniennes de faire fonctionner un aéroport ou un port à Gaza et réduit considérablement l’entrée et la sortie de biens, souvent sur la base de considérations sécuritaires.

Il y a trois points de passage frontaliers à Gaza – deux contrôlés par Israël et un par l’Égypte, qui ont tacitement soutenu le siège de Gaza, pratiquement depuis qu’il existe. Les déplacements des personnes hors de l’enclave côtière se font, côté israélien à Beit Hanoun et côté égyptien à Rafah.

Tandis qu’Israël et l’Égypte ont eu tendance à laisser fermées leurs frontières, en avançant des raisons de sécurité, en mai 2018, à la suite de la première vague de manifestations de la Grande Marche du Retour, il y a eu un changement de politique de la part du gouvernement égyptien du président Abdel Fattah el-Sisi, qui avait précédemment maintenu fermé le passage de Rafah pendant de longues périodes.

Israël permet le passage par Beit Hanoun dans « des cas humanitaires exceptionnels, surtout des urgences médicales », bien que ce traitement soit souvent refusé et que des enfants aient été obligés de se déplacer seuls pour être soignés.

Dans d’autres cas, des patients de Gaza ont été confrontés à la perte de leur maison pendant qu’ils étaient hospitalisés à Jérusalem et les restrictions sévères sur l’import et l’export signifient que les médicaments dont le besoin est urgent font souvent défaut.

« Le Hamas est la feuille de vigne qui cache le blocus »

Alors que le blocus officiel date de 15 ans, l’intellectuel palestinien Tareq Baconi, auteur de Le Hamas Confiné (Hamas Contained), a dit à Middle East Eye que les origines du blocus remontent à la première Intifada (1987-1993). Des historiens comme Jean-Pierre Filiu parlent bien d’un début de la pacification de Gaza en 1948, lors de la création de l’État d’Israël.

Dans les années 1990, les autorités israéliennes ont introduit une série de politiques restrictives à Gaza, notamment dans l’agriculture, la pêche et vis-à-vis du mouvement des travailleurs. Ces politiques sont intervenues bien avant l’élection du Hamas, que Baconi décrit comme « un mouvement de résistance armée combattant un régime colonial ».

« Le Hamas est la feuille de vigne qui permet à Israël de maintenir le blocus » a dit Baconi. « C’est la politique des gouvernements israéliens successifs qui a maintenu le blocus pour des raisons démographiques, parce qu’il y a là deux millions de Palestiniens ».

En 2005, lorsqu’Israël s’est retiré de Gaza en emmenant 8 000 Israéliens dans ce retrait, Shimon Peres, qui était alors vice-premier ministre d’Ariel Sharon a dit : « Nous nous désengageons de Gaza à cause de la démographie ».

L’objectif était de maintenir une majorité juive en Cisjordanie : impossible en mettant Gaza dans le lot.

L’impact de 15 ans de blocus sur les habitants de Gaza est grave. Un rapport de la Banque Mondiale de 2021a établi que « le taux de pauvreté du territoire palestinien a atteint 59%. Plus de 80% de la population de la bande côtière assiégée dépendent de l’aide étrangère. Le taux de chômage est autour de 47% et quatre enfants sur cinq à Gaza souffrent de dépression, de mélancolie et de peur ».

« C’est difficile à comprendre » a dit Omar Shakir, le directeur de Human Rights Watch (HRW) pour Israël et la Palestine, aux questions lui étaient posées sur la longueur et l’impact du blocus.

« Une façon d’y penser est de faire le lien avec les confinements du Covid-19 en voyant à quel point ils ont changé la façon de vivre et de travailler des gens » a-t-il dit à Middle East Eye.

« Gaza est confinée depuis 15 ans. Quand on se met à imaginer cela, on peut voir la profondeur de l’effet entraîné.

« Des restrictions considérables »

À l’occasion de la date anniversaire de quinze ans de blocus, l’ONG américaine HRW a publié un rapport qui souligne que « des restrictions considérables sur les sorties de Gaza » ont dévasté son économie, en privant « plus deux millions d’habitants d’opportunités d’améliorer leurs conditions de vie » et « ont contribué à la fragmentation du peuple palestinien ».

Le blocus, dit HRW, “fait partie des crimes contre l’humanité commis par les autorités israéliennes, par l‘apartheid et la persécution de millions de Palestiniens.

L’effet sur la santé mentale et le bien-être des habitants de Gaza ne saurait être minimisé. La dépression et les symptômes de stress post-traumatique sont largement répandus, en particulier parmi les enfants, dont 90% ont fait l’expérience de drames personnels.

« Il existe un sentiment collectif d’absence d’avenir, d’absence d’horizon » a dit Shakir à MEE. On vit au jour le jour pour survivre, mais on ne peut imaginer rien d’autre pour soi-même ».

Petit territoire autogéré sur la côte méditerranéenne, Gaza est une partie de la Palestine historique, mais elle en a été coupée à la suite de la création d’Israël.

L’enclave a été conquise par l’Égypte pendant la guerre arabo-israélienne de 1948 et elle est restée sous son contrôle jusqu’à 1967, après quoi elle est passée sous occupation israélienne, en même temps que la Cisjordanie et Jérusalem Est, après la guerre de 1967.

Les accords d’Oslo de 1993 ont défini la bande de Gaza et la Cisjordanie comme deux territoires appartenant à une seule unité, entre lesquels les Palestiniens auraient le droit de se déplacer librement et de commercer sans restriction. Mais cela n’a jamais été effectif, Israël maniant la « sécurité » comme prétexte pour réduire les déplacements des Gazaouis bien avant le blocus de 2007.

En 1995, Israël a bâti une barrière électronique et un mur de béton autour de la bande de Gaza et, en 2000, lors de l’éclatement de la deuxième Intifada, les autorités israéliennes ont annulé une flopée de permis de déplacement et de travail existant à Gaza. En 2001, tout juste trois ans après son ouverture, Israël a bombardé et démoli l’aéroport de Gaza.

En janvier 2006, alors que les Palestiniens étaient de plus en plus dépourvus d’illusions sur leurs propres autorités et convaincus que le processus de paix était un mirage, le Hamas a gagné les élections législatives et battu le Fatah au pouvoir, lequel a refusé de reconnaître les résultats.

Israël et les USA ont tous deux combattu le Hamas politiquement et militairement. Des documents confidentiels révélés par Vanity Fair en 2008, ont montré que le gouvernement des États-Unis « a soutenu et armé l’homme fort du Fatah, Muhammad Dahlan, déclenchant une guerre civile sanguinaire à Gaza et donnant au Hamas une place plus forte que jamais ».

« Pas d’autre choix que de partir »

Le blocus, maintenu sans relâche depuis que le Hamas a établi son contrôle sur Gaza, a poussé plus d’un million de gens sous le seuil de pauvreté et a coûté à l’enclave 16 milliards de dollars (15,2 milliards €), selon un rapport de l’ONU de 2020.

Au fil du temps, des groupes militaires et de la sécurité israéliens ont signalé que la situation n’a d’intérêt pour personne.

En 2017, Yoav Mordechaï, alors coordinateur des activités du gouvernement israélien dans les territoires, a plaidé pour la mise en oeuvre d’une version du Plan Marshall pour Gaza, par laquelle le communauté internationale enverrait des montants importants d’assistance pour améliorer l’économie de la bande de Gaza.

Les départs de Gaza de Palestiniens via l’Égypte se sont accrus : ils prennent des vols du Caire vers la Turquie et s’inscrivent sur les listes des passeurs pour se rendre en Europe.

« Les Palestiniens de Gaza ressentent qu’ils n’ont d’autre choix que de partir » a dit Shakir.

Mais pour ceux qui quittent Gaza par l’Égypte, le processus reste tendu et comporte souvent des pots-de-vin de centaines ou de milliers de dollars.

Les Palestiniens qui arrivent en Turquie n’ont pas souvent les moyens de se rendre en Europe et ceux qui y parviennent n’ont pas souvent les moyens d’y rester. S’ils y arrivent, ils sont alors éloignés de chez eux, coupés de leur famille et de la communauté de Gaza. Certains meurent en chemin vers leur destination finale. Nombre d’entre eux ont économisé pendant des années ou contracté des emprunts.

Si la communauté internationale fournit de l’aide, elle n’offre pas grand-chose en termes de résistance au blocus d’Israël. « Ce qui est nécessaire c’est une pression qui force Israël à lever le blocus » a dit Shakir.

« C’est triste à dire, mais je pense que rien n’a changé » a dit Baconi.

« Je pense que le Hamas et Israël ont atteint un équilibre très violent dans lequel le Hamas use de roquettes pour répliquer au blocus et alors nous voyons des escalades sporadiques de violence et des pertes de vie massives… si la communauté internationale continue à voir le blocus comme un mécanisme de sécurité, rien ne changera ».