‘Cela montre que BDS marche’ : Wafic Faour sur comment une association de militants du Vermont a réussi à faire bouger Ben & Jerry’s

| Michael Arria pour Mondoweiss | Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |

« Il y a une direction vers laquelle nous allons. Nous nous battons contre un régime d’apartheid et nous avons vu ce qui s’est passé en Afrique du Sud. Si nous continuons à travailler et à éduquer le public et si ces dirigeants continuent d’envoyer leurs messages incohérents, nous gagnerons. »


Cette semaine, Ben & Jerry’s a annoncé qu’il cesserait de vendre ses crèmes glacées dans les colonies israéliennes illégales.Cette démarche a été applaudie par les militants palestiniens et condamnée par les législateurs israéliens. Wafic Faour est membre des Vermontois pour la Justice en Palestine (VPJP), association qui a mené une campagne qui ciblait Ben & Jerry’s depuis une décennie. Faour a grandi dans un camp de réfugiés au Liban, mais est allé aux Etats Unis pour ses études et a fini par s’installer ensuite dans le Vermont.

J’ai parlé avec Faoour par Zoom au sujet de l’importante déclaration de Ben & Jerry’s, de la réaction hystérique d’Israël et de tout ce que cela signifie pour le mouvement BDS.

Mondoweiss : Je voulais commencer en obtenant votre réaction à la déclaration de Ben & Jerry’s. Qu’avez vous pensé en entendant cette nouvelle ?

Wafic Faour : A dire vrai, au début, j’ai été un peu déçu. Leur déclaration commençait très bien. Ils disaient que faire des affaires dans les territoires occupés avec les colonies illégales était contraire aux valeurs de Ben & Jerry’s. C’était bien, mais plus loin dans la déclaration, ils nous disent qu’ils vont poursuivre leurs affaires en Israël sous une forme différente. Ils vont continuer à travailler en Israël sous une forme qu’ils annonceront plus tard.

C’est en contradiction avec deux choses que Tom & Jerry’s dit défendre. Quand nous les avons rencontrés en 2014 et leur avons demandé de cesser de vendre leurs produits dans les colonies réservées aux seuls Juifs, ils nous ont dit qu’ils ne pouvaient vraiment pas faire cela parce que, s’ils vendaient leurs produits depuis une usine, ils ne pourraient pas vraiment contrôler l’intermédiaire qui allait les vendre ailleurs.

Par ailleurs, refuser de vendre des produits dans les colonies est contraire à la loi israélienne anti-BD. C’est pourquoi vous entendez les dirigeants israéliens devenir fous de rage à ce sujet. Y compris aujourd’hui, quand vous entendez le président d’Israël [Isaac Herzog] dire de notre campagne que c’est une campagne terroriste.

Lorsque nous avons démarré cette campagne, nous visions Ben & Jerry’s parce que leur raison sociale parle d’égalité, de droits de l’homme, de protection des réfugiés, de protection de l’environnement, de La Vie des Noirs Importe, de brutalité policière. Nous parlons d’Israël parce que c’est encore un État d’apartheid et que les Palestiniens qui vivent là-bas en tant que citoyens israéliens, Arabes israéliens…, vivent sous des règles différentes et sont confrontés à la discrimination pour le logement, l’éducation, les soins de santé, la protection policière. Appelons les choses par leur nom. Cette société n’adhère donc pas à sa propre raison sociale.

Comprenez moi bien, il s’agit d’une démarche très positive, mais j’essaie de comprendre comment nous pouvons imaginer la relation entre Ben & Jerry’s et les lois BDS en Israël. Je me demande comment ils vont continuer à travailler dans cette zone. Il y a encore une autre question. Nous avons vu une déclaration contradictoire émise par le conseil de Ben & Jerry’s de la part de sa présidente [Anuradha] Mittal. Ils disaient qu’ils avaient une autre sorte de déclaration en tête et que [la section concernant la poursuite des affaires en Israël] provenait de Unilever, maison mère de Ben & Jerry’s.

Aussi avons nous ici plus de questions que de réponses. Nous ne savons pas ce qui va se passer

Nous avons vu cette campagne s’infiltrer dans les médias grand public un peu avant la déclaration de Ben & Jerry’s, mais VPJP y travaillait depuis plus de dix ans. Je me demandais si vous pouviez un peu décrire ce militantisme qui a conduit à ce moment.

La première action que nous avons engagée fut une lettre que nous avons envoyée à Ben Cohen et Jerry Greenfield [fondateurs de la société] leur demandant comment ils pouvaient, en leur âme et conscience, accepter une relation avec Israël. Ils nous ont dit : « Ce n’est pas à nous qu’il faut vous adresser parce que ce n’est plus notre société. Vous pouvez aller au quartier général de South Burlington et leur poser cette question. »

Nous avons obtenu cette réponse en réalité après leur avoir envoyé plein de lettres. En fait, c’est Jerry qui a répondu à la lettre. Nous sommes alors allés à South Burlington et avons insisté pour obtenir une rencontre. Après de gros efforts, nous avons découvert plein de choses.

L’une est qu’après la vente de Ben & Jerry’s, le contrat de location israélien est resté entre les mains de South Burlington et que toutes les autres opérations ont été prises en charge par Unilever. En d’autres termes, seule l’opération israélienne de la société s’est poursuivie sous les dirigeants ici à South Burlington et leur conseil indépendant. Nous avons trouvé cela étrange

La deuxième chose qu’ils nous ont dite est qu’ils n’ont jamais gagné un centime de la partie israélienne de leur affaire. Nous parlons donc d’une opération qui ne gagne pas d‘argent et qui est située dans une zone contestée où vous faites face à des exigences de notre part. Alors, pourquoi y êtes vous encore ?

Après la réunion, nous avons commencé à signer des pétitions. Chaque fois que Ben & Jerry’s avaient une Journée à Cornets Gratuits, nous nous tenions à côté de leur magasin en centre ville, tractant et faisant signer des pétitions. Nous avons envoyé les pétitions à la société. Nous avons demandé à d’autres associations de solidarité de faire la même chose dans douze sites différents de Ben & Jerry’s et nous avons envoyé les pétitions à la société.

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Le Comité pour les Droits en Palestine, situé à Albany, NY, a distribué des tracts devant Ben & Jerry’s de Saratoga, NY, pour la Journée à Cornets Gratuits en 2016.

Nous avons également essayé d’envoyer des courriers aux gens qui gèrent les magasins Ben & Jerry’s aux Etats Unis et au Canada, leur demandant de faire quelque chose. Nous n’en avons pas eu d’échos. A cette période, nous avons également rencontré Jeff Furman [qui a siégé au conseil d’administration de Ben & Jerry’s pendant près de 40 ans] et la société a alors répondu et a dit qu’ils allaient essayer de s’informer sur cette question.

Ils ont envoyé un groupe de membres du conseil et de dirigeants dans cette région pour s’informer sur la situation. A vous parler franchement, la seule personne qui soit revenue avec une déclaration vraiment correcte, ce fut Jeff Furman. Je pense qu’il était par ailleurs le premier avocat de la société quand ils ont commencé à vendre des crèmes glacées aux États Unis. Il a dit qu’il avait constaté qu’il y avait de l’apartheid.

Je comprends que toutes vos questions vont concerner Ben & Jerry’s parce que c’est le sujet, mais nous avons choisi cette société depuis une décennie à cause de sa localisation, c’est une grand partie du Vermont, et son usine est l’endroit le plus visité de l’état. Nous nous en servons pour parler de la question de la Palestine à la population locale et plus largement à la population des États Unis. Nous voulons faire connaître aux gens les souffrances des Palestiniens et ce qu’Israël fait en Palestine.

Parfois quand vous parlez aux gens à ce sujet, ils pensent que c’est juste quelque chose qui se passe très loin. Ils ne se sentent pas concernés. Alors, vous ouvrez cette question et vous en parlez aux gens, d’à quel point c’est contraire au droit international de profiter du bénéfice de l’occupation. Il s’est agi d’un mouvement éducatif parce que nous parlons aux gens de la Palestine, de la vie des Palestiniens, de la terre des Palestiniens, de l’eau des Palestiniens, de l’environnement des Palestiniens tout en menant la campagne Nous nous servons de la société comme d’un outil éducatif.

Même alors que nous faisions tout ce travail, quantité de de gens l’ont vu comme un objectif irréaliste pour les faire sortir de là parce que nous sommes une petite association du Vermont. Beaucoup d’entre nous sont des personnes d’âge mûr qui utilisent la vieille technique du tractage. Pourtant, après la guerre du mois de mai sur Gaza, où tant d’enfants ont été tués, une plus jeune génération a semblé nous rejoindre. Ils connaissent les technologies, Instagram, Twitter. Ils l’ont porté à un autre niveau où cela a eu un véritable effet.

Ma prochaine question rejoint ce que vous venez de dire. Il nous a semblé que la campagne retenait davantage l’attention après la dernière attaque sur Gaza et je me demande si vous pensez que Ben & Jerry’s ont finalement fait cette démarche pour y répondre. Pensez vous qu’il y a eu un glissement dans l’opinion publique depuis la dernière attaque israélienne ?

Absolument. Absolument. On ne peut le nier. Sans les presque 70 enfants qui ont été tués à Gaza, je ne suis pas certain que cette énorme colère serait née dans le public américain. Je suis à peu près sûr, je l’ai lu récemment dans Mondoweiss, que le nombre de fratries juives qui pensent qu’Israël est un État d’apartheid est en croissance.

L’Israël d’aujourd’hui est vraiment différent de ce qu’il était il y a vingt ans, ou dix ans, ou même un an. J’ai été un militant de la question palestinienne toute ma vie, mais je n’ai jamais vu ce genre de soutien, comme celui que nous avons maintenant.

Que pensez-vous de la réaction d’Israël à cette nouvelle et de la réaction des supporters du pays ? Qu’est-ce que cela dit du moment que nous vivons ?

Cela montre que BDS marche. Nous voyons le Premier ministre, le ministre des Affaires étrangères, le président, tous appelant à un boycott de Ben & Jerry’s. Je crois que le gouvernement israélien et les politiciens sont plus faibles que nous le pensons.

Si cette déclaration inconsistante de Ben et Jerry’s va amener tous ces dirigeants à en parler pendant plus de 48 heures, cela signifie qu’ils ne sont pas aussi forts ni aussi fermes qu’ils le croient, ou aussi forts que l’image qu’ils aiment projeter vers leur public. Nous devrions en profiter. S’ils s’apprêtent à attaquer BDS aux États Unis et à interférer dans la Liberté d’Expression, allez y. C’est un citron, mais faisons en de la limonade. Nous ferons venir nos organisations et nous ferons venir des soutiens américains des cabinets juridiques comme l’ACLU. Ils devraient le combattre et ils devraient se tenir à nos côtés.

Les lois anti-BDS sont anticonstitutionnelles. Nous avons vu ce qui est arrivé en Georgie il y a quelques mois. Quand une loi BDS va au tribunal, ils perdent. Alors, s’ils essaient de la faire fonctionner, ils vont perdre.

Il y a une direction vers laquelle nous allons. Nous luttons contre un régime d’apartheid et nous avons vu ce qui est arrivé en Afrique du Sud. Il ne s’agit pas que des dirigeants israéliens. Je viens de voir que le Département d’État a attaqué BDS quand on l’a interrogé à ce sujet. Il ne s’agit donc pas que des dirigeants israéliens, il s’agit de leurs cohortes ici. Si nous continuons à travailler et à éduquer le public, et si ces dirigeants continuent d’envoyer leurs messages incohérents, nous gagnerons.

* Photo : Wafic Faour