Uri Avnery, vieux militant de la paix et premier Israélien à rencontrer Arafat, meurt à 94 ans

| Ofer Aderet pour Haaretz |Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |Actualités

Le fondateur de Gush Shalom fut l’un des premiers Israéliens à rechercher un Etat Palestinien en tant que solution pacifique au conflit : ‘La différence entre un combattant pour la liberté et un terroriste dépend de votre point de vue.’

Vieux journaliste de gauche, législateur et militant de la paix, Uri Avnery est mort lundi à Tel Aviv à l’âge de 94 ans. Fondateur du mouvement de la paix Gush Shalom, Avnery fut aussi l’un des premiers Israéliens à plaider activement pour la création d’un Etat palestinien, il y a plus de 70 ans.

Dans sa jeunesse, il a combattu avec l’Irgun, milice clandestine d’avant l’État, et plus tard, il est passé à la gauche du spectre politique. Il a aussi été, pendant 40 ans, rédacteur en chef de l’emblématique hebdomadaire libéral, Haolam Hazeh.

Cet éternel militant de la paix n’a jamais esquivé la controverse et s’est trouvé impliqué dans des événements dramatiques de l’histoire du pays, dont il a relaté certains, et pris une part active dans le façonnement d’autres. Mais alors que ses supporters percevaient ses idées comme révolutionnaires, ses détracteurs le dénonçaient comme un ennemi du peuple.

Avnery a demandé à être incinéré, que ses archives soient remises à la Bibliothèque Nationale et son argent aux militants de la paix. Il a résumé sa vie en faisant remarquer que, alors que ses idéaux « ont gagné une victoire retentissante » en théorie, en pratique elles « ont été vaincues politiquement ».

Avnery est né en Allemagne en 1923 en tant qu’Helmut Ostermann. Il a grandi à Hanovre, l’un des quatre descendants d’une confortable famille bourgeoise. La famille a émigré dans la Palestine mandataire britannique en novembre 1933, quelques mois après qu’Hitler soit arrivé au pouvoir. Après quelques mois passés à Nahalal dans le nord, la famille a déménagé à Tel Aviv, où il a vécu jusqu’à sa mort.

Avnery a commencé sa carrière politique à droite de la carte politique. Il a dit que, quand il était jeune, il admirait Zeev Jabotinsky et se voyait comme un Révisionniste. En 1938, quand il a eu 15 ans, il a rejoint l’Irgun pour combattre les forces britanniques « pour le droit d’avoir notre propre Etat, comme il l’a déclaré. « J’étais convaincu que nous avions droit à l’indépendance, comme n’importe qui d’autre », a-t-il rappelé.

Dans une interview d’avril 2014 avec Haaretz, Avnery a dit de ses activité avec l’Irgun : « J’ai distribué des tracts [à une période où l’Irgun a tué quantité de gens] et, en ce sens, j’en porte la responsabilité. L’Irgun a placé des bombes dans les marchés de Jaffa et de Haïfa, qui ont tué des dizaines de femmes et d’enfants, et j’ai soutenu cela. »

La vocation de ma vie

Dans son mémoire en hébreu « Optimi » (« Optimiste »), Avnery a écrit que son service dans l’Irgun lui avait enseigné des leçons politiques pour la suite de sa carrière : « Nous étions des combattants de la liberté », a-t-il écrit. « A mes yeux, les autorités britanniques étaient une organisation terroriste. Avec le recul, j’ai appris que la différence entre un militant pour la liberté et un terroriste dépend de votre point de vue. »

Trois ans plus tard, il se retira de la milice clandestine. « La guerre de l’Irgun contre les Arabes me perturbait énormément. J’étais très opposé à leur ligne anti-arabe », a-t-il dit. Plus tard, il a expliqué qu’il croyait que, tout comme les Juifs avaient droit à une vie nationale, « les Arabes du pays avaient le même droit. »

Son frère aîné, Werner, a rejoint l’armée britannique à cette époque et s’est suicidé pendant son service. Plus tard, Uri a adopté « Avnery » comme nom de famille pour sa ressemblance avec le prénom « Werner ».

Dès son plus jeune âge, Avnery s’est vu comme un politique. Comme quelqu’un dont la vie avait complètement changé à cause de la politique – l’ascension d’Hitler au pouvoir dans on pays natal – il l’a vue comme la vocation la plus importante de la vie.

Initialement, Avnery était favorable à l’idée d’un seul Etat, un Etat dans lequel naîtrait un nouveau peuple comme l’union de deux peuples – les Arabes et les Hébreux. L’idée a été adoptée par le mouvement qu’il avait créé en 1946 et qui s’appelait Barna’avak (« Le Combat », alias Le Jeune Israël).

Il croyait à cette époque que le mouvement national hébreu était un allié naturel de la nation arabe et il défendait la coopération entre les deux mouvements sous un même nom, « C’est un idéal construit sur un partenariat culturel de patrie et d’histoire », disait-il.

Par conséquent, Avnery a été déçu le 29 novembre 1947, quand les Nations Unies ont ratifié le Plan de Partage de l’ONU. « Je ne pouvais accepter la partition du pays. Tulkarem, Hébron et Naplouse étaient mon pays, a-t-il dit, ajoutant : « La joie devant le démembrement du pays m’a mis très en colère. Je rêvais d’un mouvement national conjoint, fondé sur un amour commun de la terre »

Cet idéal n’a pas résisté à l’épreuve de la réalité. Pendant la Guerre d’Indépendance en 1948-49, il a découvert que « la vision d’un vie commune dans le pays était morte ». Il a dit plus tard : « J’étais un militant de la paix avant la guerre, mais la guerre était existentielle – une question de vie et de mort. »

Avnery a servi dans le commando des « Renards de Samson ». Il a été gravement blessé aux derniers jours de la guerre, alors qu’il combattait dans la région de Kiriat Gat. La vision du monde à laquelle il a adhéré jusqu’à ses derniers jours s’est formée pendant la période où il était hospitalisé pour ses blessures. L’une de ces croyance était la solution à deux Etats.

Dans son mémoire, il a écrit : « La guerre m’a totalement convaincu qu’il y a un peuple palestinien et que la paix doit se construire, d’abord et avant tout, avec eux. Pour atteindre ce but, il fallait créer un Etat-nation palestinien. »

En ce sens, Avnery était un révolutionnaire. « A cette époque, il n’y avait même pas 10 personnes au monde pour croire à cela », a-t-il déclaré. « Mais aujourd’hui, c’est un consensus mondial. Même Netanyahu – qui ne songe pas à la réaliser – a été oblligé de dire qu’il soutenait l’idée », a-t-il écrit, faisant référence au « discours sur deux Etats » du premier ministre en 2009 à l’université de Bar-Ilan.

Avnery a publié ses impressions sur la guerre dans Haaretz et dans la feuille du soir d’Haaretz, Yom, Yom tandis que le combat faisait rage. A la fin de la guerre, il en a fait une compilation dans son premier livre, « Dans les champs des Philistins, 1948 » qui est devenu un best-seller et a fait brièvement d’Avnery un héro national.

Mais il a eu l’impression que le livre ne fournissait pas une description complète de la guerre, aussi en 1950, a-til publié une suite, « L’autre face de la pièce », qui décrivait la face plus sombre de la guerre. Son ouvrage a suscité l’indignation et a transformé Avnery « d’homme populaire, au sommet de la liste des personnes détestées ; d’une personne très aimée à quelqu’un qui a souillé le nom d’Israël », comme il l’a défini.

En 1949, alors qu’il n’avait que 25 ans, Avnery a été nommé rédacteur en chef d’Haaretz. Il démissionna cependant peu après, invoquant des différences politiques avec le rédacteur en chef d’alors du quotidien, Gershom Shoken

En 1950, Avnery et ses amis achetèrent le magazine hebdomadaire d’information Hoalam Hazen à son fondateur Uri Cesari. Avnery en devint le rédacteur en chef pour les 40 années suivantes et, sous sa gestion, Hoalam Hazeh est devenu anti-establishment, subversif, sensationnaliste et briseur de consensus. Il a fonctionné sous le légendaire slogan « Sans peur, sans préjugés ».

Avnery a exprimé sa vision du monde dans nombre de domaines : l’opposition au culte de l’armée, la coercition religieuse, l’absence d’une constitution démocratique, la discrimination envers les groupes ethniques, et la politique anti-arabe de David Ben Gurion.

L’hebdomadaire a cherché à faire croisade contre la corruption de l’establishment. Il a publié une liste d’éléments d’enquête frappant fort et a révélé des scandales publics et politiques. Isser Harel, alors à la tête du service de sécurité du Shin Bet, a qualifié à l’époque Avnery comme « l’Ennemi N°1 du Gouvernement ». Et Ben Gurion a surnommé le magazine « cet hebdo là ».

Parallèlement à son programme politique et social, Hoalam Hazeh s’est aussi essayé au journalisme de tabloïds, publiant des potins vulgaires et des photographies de femmes nues. Cette combinaison a été perçue par beaucoup comme une révolution journalistique, en termes à la fois de style d’écriture et d’approche du magazine. L’hebdomadaire s’est aussi avéré enclin à la controverse, les bureaux de sa rédaction ayant été explosés à plusieurs reprises et ses archives complètement détruites après une attaque incendiaire en 1972.

Avnery a reçu une reconnaissance tardive en 2004 pour ses efforts journalistiques lorsqu’il a remporté le prix Sokolov pour l’ensemble de son œuvre.

Mouvement politique

En plus du journalisme, Avnery est devenu peu à peu plus politique. En 1955, après que la Knesset ait voté une loi contre la diffamation – qu’Avnery a perçue comme ciblant spécifiquement son magazine d’information – il a créé un mouvement radical de protestation appelé Hoalam Hazeh – Koah Hadash (Nouvelle Force).

Le programme politique du mouvement incluait les valeurs de liberté, d’égalité et de paix. Avnery a été élu à la Knesset sur ce programme en novembre 1969 et a été réélu quatre ans plus tard. Ses activités parlementaires comprenaient le combat contre la coercition religieuse, la promotion du mariage civil, la dénucléarisation du Moyen Orient et les droits de homosexuels.

A ses yeux, sa plus grosse faute politique a été de voter en faveur de l’unification de Jérusalem après la Guerre des Six Jours en 1967. Il a par la suite expliqué son vote comme une tentative pour empêcher la réintégration de Jérusalem Est sous l’autorité jordanienne, en se fondant sur l’espoir de faire aboutir la solution à deux Etats et de transformer une Jérusalem unifiée en capitale à la fois d’Israël et d’un Etat palestinien.

Avnery est revenu plus tard à la Knesset en 1979 comme membre fondateur du parti Sheli (autrement dit camp de la gauche israélienne). Dans un discours prononcé cette année là en faveur de la ratification du traité de paix avec l’Egypte, il a dit : « Ils disent que nous aurons un petit pays, mais il n’y a pas plus grande erreur que celle-ci. La paix ne réduit pas la taille du pays. Elle l’agrandit de façon exponentielle. Dans un an, nous irons en voiture au Caire et à Alexandrie. Deux jours plus tard, nous prendrons le train pour Damas et Alep, nous volerons vers Alger et Bagdad, nous ferons voile vers Casablanca et le Soudan. Quand vous vous réveillerez le matin en voyant les pyramides par la fenêtre de votre hôtel, comme cela m’est arrivé, ce sera comme un rêve. Est-ce une utopie ? Ce mot ne nous fait pas peur. »

Dans son discours d’adieu à la Knesset en 1981 (alors qu’il laissait son siège à un député arabe), Avnery fut le premier député à présenter le drapeau palestinien à côté du drapeau israélien. « Ceux qui ne pouvaient pas croire hier que Sadate parlerait jamais ici ne pourront pas croire qu’un jour Yasser Arafat prendra la parole ici », a-t-il dit.

Avnery a été l’un des premiers Israéliens à avoir des contacts avec l’Organisation de Libération de la Palestine. Il a eu ses premiers contacts avec un envoyé d‘Arafat en 1974, ce qui l’a conduit à fonder en 1975 le Conseil Israélien pour la Paix entre Israéliens et Palestiniens.

En juillet 1982, au plus fort de la première guerre du Liban, Avnery a rencontré le chef de l’OLP Arafat au Liban – première fois que des Israéliens rencontraient le dirigeant palestinien. Avnery a dit de cette réunion : « Le fait que nous soyons assis ici ensemble au milieu de cette terrible guerre est un signe que, à l’avenir, nos deux peuples trouveront une solution pour coexister, Palestiniens et Israéliens. Je crois qu’il y aura un Etat palestinien à côté d’Israël et les deux côtés vivront ensemble en paix dans deux pays qui, peu à peu, développeront de bonnes relations de voisinage, et même davantage. »

Plusieurs membres du cabinet ont demandé qu’Avnery soit jugé pour haute trahison, mais le procureur général décida qu’aucun crime n’avait été commis. Avnery et Arafat se sont encore rencontrés une douzaine de fois dans les années qui ont suivi.

Bouclier humain

En 1993, des mois après que le premier ministre d’alors Yitzhak Rabin ait expulsé des centaines de militants musulmans vers le Liban, Avnery a créé Gush Shalom (Bloc de la Paix) – mouvement qui soutenait la création d’un Etat palestinien, faisant de Jérusalem la capitale des deux pays et démantelant les colonies sur le territoire palestinien.

Un an plus tard, quand Arafat est revenu à Gaza, il a invité Avnery à sa réception et s’est assis à côté de lui sur le podium. En 2003, pendant la deuxième Intifada, Avnery a passé du temps dans l’enceinte présidentielle à Ramallah, agissant comme un « bouclier humain » pour Arafat – de peur qu’Israël n’essaie de l’assassiner

Avnery a eu beaucoup de critiques contre sa politique et son idéologie. Les extrémistes le qualifiaient de traître et de diffamateur d’Israël. Alors qu’il dirigeait Haolam Hazeh, il a été l’objet d’agressions physiques et une fois, il a eu les deux bras brisés dans un guet-apens. En 1975, il a été sérieusement blessé par un assaillant qui l’a poignardé sur le pas de sa porte.

Avnery, et nombreux dans son entourage, admettaient qu’il avait quelques difficultés lorsqu’il s’agissait de capacités relationnelles. Un ami a dit une fois : « Avnery est estropié comme l’était Trumpeldor. Il manquait un bras à Trumpeldor ; Avnery manquait d’émotion. » Le militant a écrit dans son mémoire : « Il y a quelque chose qui cloche dans mes relations émotionnelles avec les gens. Et le pire dans tout cela, c’est que cela m’est à peu près égal. »

Il a dit que la seule fois où il a dit à sa femme Rachel qu’il l’aimait, c’est lorsqu’elle était sur son lit de mort, et qu’il n’a jamais pleuré – pas même aux funérailles de ses compagnons d’armes. Ses rivaux se délecteraient à souligner ses déficiences telles qu’exprimées dans le testament de sa mère. Elle ne lui a laissé aucun héritage « puisqu’il ne se souciait pas de moi et allait par contre rendre visite à cet assassin de Yasser Arafat. »

Avnery a publié sept livres et un grand nombre d’articles dans diverses publications, y compris dans les pages d’Haaretz. « Optimiste » a été publié vers l’époque de son 90ème anniversaire. « Je me sens comme un imposteur », a-t-il dit lors d’une fête pour son anniversaire. « Quelqu’un a écrit par erreur que j’ai 90 ans – Je me sens comme si j’en avais la moitié. »

Avnery a terminé sa vie avec des sentiments mitigés. D’un côté, il était convaincu d’avoir fait passer ses idées politiques – d’abord et avant tout son soutien à la création d’un Etat palestinien à Coté d’Israël – dans un « consensus mondial ». De l’autre, Il admettait qu’il avait failli à réaliser politiquement ces idées. « La vie continue, le combat se poursuit. Demain est un autre jour », a-t-il écrit à la dernière page de son mémoire.

Sa femme Rachel, enseignante et partenaire idéologique, est morte en 2011. Ils ont été partenaires pendant 58 ans et ont choisi de ne pas avoir d’enfants.

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