Une victoire pour les militants dans le débat sur l’antisémitisme à l’Université de Californie

L’adoption de la définition du Département d’Etat de l’antisémitisme a été rejetée en faveur d’une discussion de la « tolérance ».

Pendant un bon moment, il a semblé que les régents de l’Université de Californie (UC) allaient adopter le 23 juillet la définition de l’antisémitisme du Département d’Etat et, d’une manière ou d’une autre, mettre en place des politiques qui auraient eu un impact sérieux sur ce qui peut ou ne peut pas être dit à propos d’Israël sur chacun des 10 campus de l’Université, qui ensemble comptent 230 000 étudiants. Ces étudiants, ainsi que les 190 000 personnels et enseignants, auraient tous été contraints par l’interprétation de cette définition par les régents.

La décision aurait en fait pris la suite d’un processus débuté en 2012, quand le Parlement Californien a adopté une résolution condamnant l’antisémitisme (HR35) et poursuivi l’été dernier quand le Sénat a adopté une résolution similaire (SCR35). La scène était prête, l’impulsion était donnée, militants et avocats des deux parties étaient prêts à marcher sur la rencontre des régents à San Francisco et à s’adresser aux régents et à la présidente de l’UC, Janet Napolitano.

Mais juste avant que les régents se rencontrent, il a été annoncé qu’ils avaient décidé d’abandonner complétement la question et d’avoir à la place une discussion à propos de la « tolérance » à leur rencontre cet automne. C’est une immense victoire pour tous ceux qui critiquaient l’utilisation possible de la définition de l’antisémitisme du Département d’Etat et nous pouvons apprendre beaucoup en retraçant le cheminement du militantisme, de la critique et de la protestation qui a produit ce résultat.

Cela sera spécialement important pour les autres états et les autres systèmes universitaires qui peuvent considérer que la définition de l’antisémitisme par le Département d’Etat est après tout viable. Qui plus est et c’est sans doute plus important, l’histoire de cette victoire aide à comprendre comment une des plus classiques critiques du mouvement BDS – disant qu’il est antisémite – a maintenant perdu son pouvoir attractif sur les campus universitaires et ailleurs.

Il est impossible pour nous à l’extérieur de savoir exactement ce qui a causé le retrait de la question, mais l’histoire tortueuse de la résolution du Sénat peut nous donner quelque indication. Car après plusieurs amendements, la version finalement retenue contient des compromis significatifs qui montrent le pouvoir de la résistance critique à la pression politique et aux tactiques sournoises.

Nous pouvons et devrions apprendre beaucoup à propos d’une résolution qui a utilisé ce que la plupart considéreraient comme une préoccupation entièrement légitime à propos de l’antisémitisme pour faire passer dans le langage ce qui fournirait en réalité à l’état d’Israël une encore plus grande immunité à la critique. La transformation progressive de la résolution nous dit comment nous pouvons contenir ce genre de tactiques. Et, étant donné le récent appel véhément de Hillary Clinton pour attaquer le mouvement BDS sur les campus états-uniens, ce qui est survenu en Californie peut servir les militants dans d’autres états aussi bien.

La résolution du Parlement a suscité depuis 2012 de sérieuses critiques qui hanterait les résolution aussi bien au Parlement qu’au Sénat de Californie. The Electronic Intifada a affirmé :

HR35 amalgame explicitement le militantisme politique concernant la Palestine avec l’antisémitisme et conseille vivement aux administrations universitaires de prendre des mesures comme « utiliser les ressources existantes telles la définition de l’antisémitisme par l’Agence des Droits Fondamentaux de l’Union Européenne » pour aider à conduire les débats sur les campus à ce propos, et promouvoir de façon appropriée les programmes éducatifs pour combattre l’antisémitisme sur leur campus.

Comme l’Electronic Intifada en a rendu compte, immédiatement après la présentation de la résolution, des groupes de défense des droits civils l’ont condamné, en disant :

« HR35 est une résolution pauvrement travaillée et hautement idéologique qui contribue au climat d’intimidation auquel doivent faire face les étudiants musulmans et arabes sur les campus de Californie. En outre, elle servira à étouffer la parole de beaucoup d’étudiants juifs qui veulent exprimer des points de vue critiques sur Israël. HR35 menace la belle tradition californienne de respect de la liberté de parole dans les contextes éducatifs. »

Des membres de ’California Scholars for Academic Freedom’ (Universitaires Californiens pour la Liberté académique) ont également condamné HR35, disant début septembre que :

« La résolution menace clairement la liberté d’enseignement à l’Université de Californie et les systémes universitaires de l’état de Californie. HR35 ne crée pas une nouvelle loi, mais elle demande aux administrateurs universitaires de nier les droits garantis par le Premier Amendement aux étudiants et enseignants. »

En dépit de ces inquiétudes, la résolution du Parlement, contenant des expressions explicites condamnant « les campagnes BDS contre Israël, soutenues par des étudiants et des enseignants, qui sont un moyen de diaboliser Israël et visent à faire du tort à l’état juif », a été adoptée en 2012. Ici nous voyons une des raisons clés qui ont amené des protestations contre la résolution – le glissement depuis attaquer l’antisémitisme vers attaquer quiconque critique les politiques de l’état d’Israël et questionne la conception selon laquelle Israël est et restera toujours un état « juif ». En d’autres mots, la protestation légitime contre la haine ethnique et religieuse est utilisée pour protéger l’état israélien des critiques de sa politique envers les Palestiniens. Et ce n’est pas n’importe où que les voix sont réduites au silence – c’est précisément sur les campus de l’université publique, où la liberte d’expression et la liberté académique sont supposées être protégées de façon à permettre le débat et la discussion.

Passons à la discussion en 2015 de la résolution concurrente du Sénat. De nouveau, les défenseurs de la résolution s’appuyaient lourdement sur la définition du Département d’Etat et ont été critiqués pour cela par les mêmes groupes qui avaient protesté contre HR35. Ces groupes comprennent la ’California Faculty Association’ (Association des Professeurs de Californie), qui était attaquée dans une tribune libre du Sacramento Bee, le quotidien local de la ville du gouvernement de l’état de Californie.

« Le parti pris prend de nombreuses formes » (27 juin) de Dan Morain est en fait un cas d’école sur la façon dont la définition du Département d’Etat et la résolution peuvent être faussement présentées dans les media dominants- comment les faits sont déformés ou omis pour justifier un document pauvrement écrit, en apparence à propos de l’antisémitisme, mais en réalité visant à réduire au silence la critique d’Israël.

En premier lieu, Morain nous informe que la résolution « utilise la définition du Département d’Etat des Etats-Unis également adoptée par l’Observatoire Européen des Phénomènes Racistes et Xénophobes (EMCRX : European Monitoring Center on Racism ans Xenophobia) ». Il affirme alors, « En d’autres termes, elle est assez bonne pour les présidents des Etat-Unis et pour les premiers ministres des nations européennes, où d’anciens préjugés contre les Juifs ont trop souvent conduit à la violence » En fait, la définition de l’antisémitisme par le Département d’Etat dérive de la formulation de l’EMCRX, et non l’inverse, et le problème est que l’EMCRX a abandonné cette définition, comme le ’Times of Israel’ l’a annoncé en 2013 dans un article intitulé « L’Union Européenne abandonne sa définition pratique de l’antisémitisme »

Si cela n’était pas assez, non seulement l’Union Européenne abandonne la définition sur laquelle Morain a construit la totalité de son argument, mais même l’auteur de la définition dit qu’elle ne doit pas être imposée aux universités. C’est correct : dans un extrait du ’Jewish Journal’, Kenneth Stern écrit sans ambiguïté « l’adoption officielle de la définition du Département d’Etat [sur les campus universitaires] devrait faire plus de mal que de bien. Je dis cela tristement, étant l’auteur principal de la quelque peu plus détaillée ’définition pratique de l’antisémitisme’ de l’EMCRX, sur laquelle la définition du Département d’Etat est basée, et étant un partisan résolu de l’usage par l’état de la définition dans sa généralité ». Stern continue, « introduire une telle définition dans un campus universitaire est une idée malavisée qui rendra les choses pires, et non seulement pour les étudiants juifs, mais causera des dommages à l’université en général ».

Ainsi en fait, la définition pratique n’est pas « assez bonne » pour être utilisée en Europe et sur les campus universitaires, et, selon son véritable auteur, elle serait même dangereuse à la fois pour les étudiants juifs et pour l’université en général.

La pression exercée sur les sénateurs de l’état par des groupes comme la ’California Faculty Association’, les ’California Scholars for Academic Freedom’, la Voix Juive pour la Paix (Jewish Voice for Peace) et beaucoup d’autres a aidé en fait à faire avancer le processus politique démocratique. Plutôt que de simplement accepter la première proposition, les sénateurs ont élaboré une version qui, quoique ayant quelques problèmes, conduisait de façon significative à un compromis honnête.

Lorsqu’on examine la toute dernière version amendée (13 juillet 2015) de la version concurrente du Sénat (SCR35), on trouve que quoiqu’elle évoque encore la définition de l’antisémitisme par le Département d’Etat, elle le fait avec une plus grande précision et ajoute de la clarté à ce qu’elle souhaite viser et à ce qu’elle désire empêcher concernant les violations de la liberté d’expression.
Ici se trouve la façon précise dont la définition du Département d’Etat est utilisée maintenant par la résolution, et les exemples illustratifs qu’elle fournit :

ATTENDU QUE : Le Département d’Etat des Etats-Unis définit l’antisémitisme comme « une certaine perception des Juifs, qui peut s’exprimer sous forme d’une haine contre les Juifs. Les manifestation orales et physiques d’antisémitisme sont dirigées contre des individus juifs ou non-juifs et/ou leur propriété, contre les institutions communautaires juives et les lieux de culte ;

ATTENDU QUE : En 2014, les formes d’actes enregistrés comme antisémites commis aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde comprennent des meurtres, des attaques violentes et des menaces de mort contre des Juifs ; des incendies criminels, graffitis, et profanations de biens ; et des meurtres dans des cimetières juifs, des lieux de culte, des écoles, et des événements communautaires  ;

Et ici, elle protège explicitement la liberté d’expression :

Rien dans la résolution n’a pour intention de limiter les droits de qui que ce soit, étudiants compris, à s’engager par des prises de parole ou d’autres activités protégées par la Constitution des Etats-Unis, y compris celles qui critiquent ou supportent les politiques de n’importe quel pays.

Maintenant que les régents ont sagement abandonné la définition de l’antisémitisme du Département d’Etat, il est décisif que, puisqu’ils débutent un ensemble de discussions sur la « tolérance », ils maintiennent l’engagement à défendre la liberté académique et la liberté d’expression que la législation a ajoutée à SCR35 à la demande insistante d’universitaires militants.

Les régents des Universités, les conseils d’administration et les représentants élus dans tout corps d’état songeant à répondre à l’antisémitisme devront réfléchir aux leçons que nous avons apprises en Californie.

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