Une éducation étranglée : un rapport sur l’enseignement supérieur en Palestine et Israël

En janvier prochain, après plusieurs années de discussions et d’examens souvent animés, l’organe représentatif de l’Association des Langues vivantes (Modern Language Association - MLA), son assemblée des délégués, va examiner une résolution pour soutenir l’appel palestinien au boycott des institutions universitaires israéliennes. Au fur et à mesure que ce vote approche et dans un éventail prévisible, des objections et les interprétations fallacieuses du boycott académique sont claironnées. La principale d’entre elles étant l’accusation que le boycott académique porte atteinte aux valeurs chéries de la liberté académique, violant la charte de la MLA aussi bien que les principes fondamentaux de la vie universitaire.

Négligeons pour l’instant le fait que, même selon son interprétation la plus rigoureuse, le boycott ne viole aucun des principes de la liberté académique tels que définis par l’Association américaine des professeurs d’université. Il n’enfreint aucun des droits des universitaires à titre individuel et n’engagerait la MLA, en tant qu’organisme, qu’à ne pas conclure d’accords ou de projets de collaboration avec des institutions israéliennes. En dépit du nombre de fois où cela a été souligné, les opposants au boycott réitèrent cette accusation comme si, grâce à une répétition fastidieuse, ils pourraient parvenir à l’imposer.

Ce qui n’est pas souvent reconnu, c’est le racisme insidieux qui sous-tend cette accusation. À maintes reprises dans les débats sur la justice du boycott académique, le préjudice qu’un boycott pourrait causer aux universitaires israéliens et à leurs collègues américains apparaît comme par magie. Leurs droits sont menacés, leurs libertés violées, leurs projets pourraient être entravés. La réalité brute et flagrante des violations quotidiennes des universitaires et étudiants palestiniens, de leurs droits et de leurs organismes, de leurs institutions et de leurs aspirations, cette réalité ne mérite, au mieux, qu’une mention de pure forme. Au sens propre comme au figuré, les Palestiniens ont disparu de la conversation.

Au sens propre, parce que la liberté de mouvement que les universitaires israéliens et américains tiennent pour acquise est, de façon arbitraire, déniée aux universitaires palestiniens et, de plus en plus, à leurs collègues étrangers. Au sens figuré, car ce qui est implicitement raciste à propos de la conversation, c’est l’hypothèse qui s’y trouve incorporée : à l’échelle des choses, les libertés des Palestiniens ne comptent pas autant que celles des Israéliens. Leur droit d’étudier, d’enseigner et de participer à des conférences peut être entravé avec une incroyable régularité, leurs campus pouvant être envahis et leurs personnes soumises à la fouille corporelle ou à la détention, avec une imprévisibilité paradoxalement routinière. Les institutions israéliennes et états-uniennes proclament publiquement, et avec véhémence, leur vénération pour la liberté académique, et contre le mouvement de boycott. Mais aucune ne soulève la moindre protestation devant la violation systématique des droits palestiniens, une violation endémique dans le régime permanent d’occupation et de discrimination d’Israël. Les universitaires palestiniens, déjà expulsés et interdits de retour dans leurs terres et leurs villes, se retrouvent expulsés moralement de l’enceinte du monde universitaire dans une indifférence aveugle qui, toujours, sous-tend un racisme inconsidéré.

L’absence relative de témoignages palestiniens dans les débats des associations universitaires a incité un certain nombre de membres de la MLA à se rendre en Cisjordanie et Israël cet été, afin d’examiner de première main les conditions dans lesquelles les universitaires et étudiants doivent travailler dans toute la Palestine historique. Dans l’intérêt d’une entière divulgation, je suis l’un de ceux qui se sont rendus dans six universités de Cisjordanie et rencontré des universitaires en différents endroits d’Israël. Notre rapport est maintenant disponible et confirme largement les lamentables conclusions d’un nombre grandissant d’organismes qui ont enquêté sur la situation de l’enseignement en Palestine, des organismes allant de l’Association américaine des anthropologues (AAA) à la Plate-forme européenne pour le boycott académique et culturel d’Israël et à la Société, à base israélienne, pour l’avancement de l’égalité civique.

L’architecture et l’infrastructure souvent impressionnantes des campus palestiniens, et la vitalité de leurs organismes d’étudiants, trompent souvent sur les conditions intolérables dans lesquelles ces étudiants doivent lutter pour acquérir une éducation et la faculté d’enseigner et de faire des recherches. Comme nous l’a dit un professeur, le plus difficile pour travailler en Cisjordanie occupée est l’imprévisibilité : vous ne pouvez faire aucun projet. Pour un déplacement de dix minutes, vous êtes obligé d’y consacrer une heure ou plus pour être certain d’arriver à l’heure. Les étudiants peuvent être empêchés sur les check-points d’assister à leurs cours ou même de passer leurs examens : certains, qui doivent traverser des check-points rien que pour sortir de leurs villages cernés comme ils le sont par le mur d’apartheid, nous ont signalé que les soldats israéliens semblaient extrêmement disposés à imposer des bouclages arbitraires lors des périodes d’examens.

Réelle ou non, cette conviction exprimait avec éloquence que tous nos interlocuteurs, d’un vice-doyen d’une université à un étudiant de première année, ressentaient que le manque de liberté de mouvement imposé par Israël aux Palestiniens était une entrave à leur droit d’accès à l’éducation. De plus, le fait que les check-points sont devenus des points chauds potentiels crée pour le trajet quotidien vers l’école un risque violent, voire fatal. Même sur leurs campus, qui devraient être des sanctuaires de la paix et de l’érudition pour lesquelles beaucoup d’entre nous ici font maintenant campagne, les Palestiniens font face aux incursions de l’armée israélienne qui utilise parfois des balles réelles et souvent des gaz lacrymogènes et des balles d’acier enrobées de caoutchouc. À l’université technique palestinienne de Tulkarem, nous avons rencontré des étudiants et des membres du personnel qui ont été blessés lors d’une incursion de cette sorte, deux d’entre eux étant rendus infirmes par des balles à fragmentation. Ici, comme sur d’autres campus, la direction étudiante a été décimée par les détentions administratives illimitées imposées par l’administration militaire.

Moins dramatiques, mais pas moins destructeurs du travail quotidien d’érudition, sont l’impossibilité d’avoir accès aux archives de la documentation palestinienne actuellement détenue dans des bibliothèques israéliennes ; le refus de l’autorisation d’importer un équipement scientifique essentiel, ou sa destruction délibérée par les douanes israéliennes ; les restrictions sur les voyages pour se rendre à des conférences ou prendre des postes de recherche ou d’enseignement ; le refus d’accorder des visas de travail aux professeurs étrangers ; l’insistance des donateurs et des ONGs de l’étranger à faire des projets de collaboration avec les universitaires israéliens la condition pour un financement. La litanie des obstacles à la liberté académique pourrait continuer, et nous avons découvert un autre réseau, différent, moins ouvertement abusif mais pas moins discriminatoire, de restrictions qui sont imposées aux universitaires palestiniens au sein des institutions israéliennes.

Tout régime colonial vise à détruire l’intégrité culturelle de la population qu’il asservit comme moyen de dégrader et détruire sa vie sociale. Israël n’y fait pas exception, bien que le tissu de règles et de régimes d’autorisations séparés qu’il a tressé lui serve à masquer la nature systémique de son agression sur les institutions palestiniennes. La segmentation spatiale souvent remarquée de la Palestine a fait beaucoup de ravages dans ses universités qui, de plus en plus, ne desservent que leurs localités immédiates et ont de plus en plus de difficultés à échanger entre elles. L’occupation israélienne les coupe de leur engagement avec des collègues étrangers et rend même les déplacements entre campus exceptionnellement ardus. Sous la mainmise d’une domination militaire, la fragmentation de la société palestinienne menace de consolider son éviction morale de la société civile et universitaire mondiale.

Toute association engagée, comme l’est la MLA, à faire avancer les échanges universitaires et la liberté académique, se moquerait de cet engagement si elle ne l’étend pas universellement. Les Palestiniens ont demandé à la communauté internationale des universitaires et des étudiants de s’engager à leur côté dans une campagne non violente pour tenir Israël et toutes ses institutions responsables de leurs violations des droits de l’homme, notamment des libertés académiques. Aucun universitaire ou étudiant palestinien parmi ceux que nous avons rencontrés ne pense que le mouvement BDS est la seule option qui leur reste. À la veille d’une nouvelle Administration aux États-Unis qui semble décidée à adhérer à l’annexion et à la destruction de la Palestine, le moins que nous puissions faire et de soutenir leur lutte pour la survie. En agissant ainsi, nous les reconnaissons comme nos collègues et comme nos pairs. À défaut, notre liberté académique irait se dégradant en un privilège qui ne vaut guère la peine d’être défendu.

- A Report on MLA Members’ Visit to Palestine June 2016 (Un rapport sur la visite de membres de MLA en Palestine Juin 2016)

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