Un son qui n’est pas le bienvenu sur les scènes allemandes : celui des musiciens qui boycottent Israël

BERLIN — Le groupe de rappeurs écossais, Young Fathers, s’est attiré des éloges pour son mélange de hip-hop, de musique électronique et de gospel. Il a été lauréat du prestigieux prix britannique Mercury pour l’album de l’année. Ses concerts chauds et pleins d’allant sont très demandés en Europe.

Mais lorsqu’un festival artistique a décidé le mois dernier en Allemagne d’exclure le groupe de son programme, il a provoqué une clameur qui n’a rien à voir avec la musique du groupe et tout à voir avec les sensibilités suivant la deuxième guerre mondiale dans ce pays.

Les Young Fathers soutiennent ouvertement le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions, également connu comme BDS, qui demande à des entreprises et à des gens d’éviter d’avoir des activités avec Israël en signe de protestation contre le traitement qu’il inflige aux Palestiniens. Mais, en Allemagne, où appeler à un boycott contre l’État juif est profondément associé aux Nazis, le mouvement est largement vu comme antisémite.

Tandis que l’Allemagne se débat face à un accroissement d’attaques contre des Juifs et qu’Israël est sous pression pour les meurtres de manifestants le long de sa frontière avec Gaza, un affrontement se développe et se répand sur la scène culturelle. Il a divisé des festivals artistiques et musicaux qui cherchent à favoriser le dialogue culturel et a même déclenché une querelle entre le maire de Munich et Roger Waters des Pink Floyd qui est ici un personnage respecté.

BDS est bien connu pour entraîner des confrontations sur les campus universitaires aux États Unis et pour pousser les artistes à prendre parti. Le soutien d’artistes britanniques se renforce en Allemagne où il a lutté pour gagner du terrain.

Omar Barghouti, un des fondateurs de BDS a dit dans un mail que la décision du festival artistique d’annuler l’invitation des Young Fathers – après leur avoir d’abord demandé de se distancier du mouvement BDS – équivalait à de la « censure ».

Le festival est revenu sur cette décision, à la suite de réactions d’autres artistes qui ont montré à quel point la question était devenue sensible.

Comme beaucoup d’événements culturels, le festival, la Ruhrtriennale, dans la Ruhr qui est la partie industrielle de l’Allemagne de l’Ouest, bénéficie d’un financement gouvernemental. Et les gouvernements d’Allemagne ont dénoncé BDS à plusieurs niveaux.

Le soutien officiel à Israël est une position non négociable dans l’Allemagne d’après guerre. En 2016, le parti de centre-droit de la Chancelière Angela Merkel a voté une résolution déclarant que « BDS favorise l’antisémitisme à partir de l’antisionisme ; mais même paré des habits du 21ème siècle, la haine des Juifs demeure la haine des Juifs ». Klaus Lederer, le ministre de la culture de Berlin, du parti d’extrême gauche Die Linke, a dit dans une déclaration envoyée par mail que les leaders de BDS répandent « des mensonges et la haine absolue ».

« Quiconque fait cela doit être appelé antisémite et se préparer à faire face à notre résistance déterminée » a-t-il dit.

BDS rejette l’accusation d’antisémitisme, disant que la protestation est dirigée contre la politique israélienne, non contre le peuple juif. Et de noter que des Juifs font partie du mouvement.

Mais en Allemagne, les appels au boycott d’Israël évoquent des parallèles avec le boycott national des activités économiques juives qui a commencé en 1933, lorsque des étoiles de David ont été taguées sur les devantures des magasins juifs, a dit le Professeur Stefanie Schüler-Springorum, directrice du centre de recherches sur l’antisémitisme à l’Université technique de Berlin.

« En Allemagne, un boycott c’est une forme de protestation difficile » a dit le professeur Schüler-Springorum. « Historiquement, il a un écho complètement différent, il renvoie essentiellement au premier geste des Nazis contre une minorité ethnique. De ce fait, c’est tout simplement inacceptable ».

La décision de la Ruhrtriennale d’inviter les Young Fathers était bizarre dès le début, étant donné que la position du groupe à l’égard d’Israël est de notoriété publique depuis longtemps.

L’an dernier, les Young Fathers se sont retirés du festival Pop-Kultur de Berlin, quand ils ont appris que l’ambassadeur d’Israël en Allemagne apportait un soutien financier à des artistes israéliens dans ce festival. Plusieurs autres prestations se sont rapidement retirées pour la même raison, préfigurant ce qui allait arriver lorsque la Ruhrtriennale a annulé la présence du groupe cette année.

Le communiqué du 13 juin dit que le festival n’a pas considéré l’orchestre ni la critique de la politique israélienne comme antisémites. « La Ruhrtriennale prend cependant ses distances avec toutes les formes du mouvement BDS et souhaite n’avoir absolument aucun lien avec la campagne » disait la déclaration.

En dépit de cette formulation précautionneuse, une demi douzaine de prestations dont celles d’artistes libanais ont fait machine arrière par rapport au festival, au nom de la liberté de parole.

Laurie Anderson, la musicienne et artiste américaine, a aussi menacé de se retirer. « Faire partie d’un festival qui demande aux artistes de se distancier de leurs croyances et de leurs engagements me pose un gros problème – quels qu’ils soient » a dit Mme Anderson dans un mail.

Confrontée au risque de perdre une tête d’affiche comme Mme Anderson – et probablement d’autres – la directrice du festival, Stefanie Carp, a fait volte-face. Le 21 juin, elle a annoncé avoir demandé aux Young Fathers de revenir à l’affiche, « bien que je ne partage pas leur attitude vis-à-vis de BDS ».

« Je crois qu’il est nécessaire d’accepter différents points de vue et narrations » a dit Mme Carp dans une déclaration postée sur le site du festival.

Le groupe de musique a immédiatement rejeté l’offre, selon son manager, James Stanson, qui a dit dans une interview téléphonique qu’ils n’étaient pas à l’aise à l’idée de se retrouver dans un événement qui les avait repoussés. Dans une déclaration antérieure, le groupe a dit qu’il était « faux et profondément injuste » de la part d’un festival de nous demander de prendre nos distances vis-à-vis de nos principes sur les droits humains afin de pouvoir être présents ».

Le groupe ne jouera dans aucun événement en Allemagne ayant reçu des financements publics, dans un futur proche, a ajouté Mr Stanson, à cause du risque de problèmes similaires.

Le conflit au sujet de BDS a bien sûr commencé à s’étendre.

Un festival dans la ville d’Osnabrück, dans le nord-ouest, a rejeté des appels à empêcher un créateur de musique électronique, Samer Eldahr, qui joue sous le nom de D.J. Hello Psychaleppo ; cet appel venait d’un groupe disant que Mr Eldahr soutenait BDS. Dans une déclaration publiée par le festival, Mr Eldahr a nié être un membre du mouvement. «Mettre un signe égal entre la critique de la politique de l’État d’Israël et l’antisémitisme est simpliste et dangereux » a ajouté le directeur du festival.

Le maire de Munich, Dieter Reiter, est maintenant en conflit avec Mr Waters des Pink Floyd, un soutien de BDS qui se fait entendre et qui est admiré ici pour son concert « The Wall » donné peu après la chute du mur de Berlin.

Consterné par le récent spectacle de Mr Waters à Munich, Mr Reiter a publié une déclaration sur le site internet de la ville où il le critique pour des remarques qu’il a faites au cours des dernières années. Le maire a accusé Mr Waters de soutenir « des campagnes antisémites de boycott contre Israël, qui fantasment un lobby juif extraordinairement puissant et qui tracent un parallèle entre la situation politique d’Israël et les crimes nazis contre les Juifs européens qui n’ont pas d’équivalent ».

Christian Schertz, un des avocats de Mr Waters, a écrit au maire en lui demandant de retire cette déclaration. « Notre client s’est attaqué de façon répétée et critique à l’État d’Israël et a plaidé pour le respect des droits humains pour tous depuis des années » a écrit Mr Schertz. « À aucun moment il n’a parlé de manière différente de gens de foi juive et ne ferait jamais une déclaration de cette nature ». Le bureau du maire a dit la semaine dernière qu’il s’en tenait aux commentaires de Mr Reiter.

À Berlin, plusieurs artistes soutenant BDS ont dit qu’ils ne participeraient pas au festival Pop-Kultur de cette année, en août.

Mais jusqu’à présent, aucun artiste ne s’est retiré. Anton Teichmann, qui gère un label de musique à Berlin et qui est prévu dans le festival, a dit que les artistes allemands trouvent difficile de parler de cela en public. Mr Teichmann, âgé de 31 ans, a dit que même s’il n’aime pas le gouvernement israélien, personnellement il ne pouvait pas le boycotter à cause de l’histoire de l’Allemagne.

« La musique est supposée unir les gens » a-t-il dit sur un mail. « Malheureusement on en est maintenant à prendre parti ».

Melissa Eddy a rapporté de Berlin et Alex Marshall de London.

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