Tous pour BDS, une fois pour toutes

« Steven ! Steven ! » cria l’homme, son accent de l’East End appuyant sur la première syllabe. « Pourquoi est-ce que tu ne boycottes pas les Etats-Unis ? »

Il répéta son refrain, s’approchant de moi par derrière jusqu’à ce que je puisse sentir son souffle sur mon cou. Une petite foule s’interposa entre nous, l’arrêtant alors qu’il avançait dans le soir brumeux de Londres.

Tandis que beaucoup d’Américains apprécient de recevoir des reproches ou des insultes avec un accent britannique, je ne suis pas de ceux-là. Et je n’aime pas qu’on fasse l’apologie du nettoyage ethnique israélien avec quelque intonation que ce soit.

Je venais juste de terminer une causerie à l’Ecole des Etudes Orientales et Africaines (SOAS) et quelques membres de l’assistance n’appréciaient pas mes commentaires. Mon soutien à Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) avait provoqué un certain courroux. C’est souvent le cas. BDS dérange grandement les supporters d’Israël, qui ont lancé une campagne de plusieurs millions de dollars pour stopper ce mouvement.

Cependant, le mouvement continue à grandir. Il est spécialement intense sur les campus, là où les groupes sionistes contrecarrent BDS en mettant sur le même plan la critique d’Israël et l’antisémitisme, interdisant les associations d’étudiants pro-palestiniens, et calomniant les professeurs jugés insuffisamment obséquieux envers Israël.

Un autre rendez-vous important se profile pour janvier prochain, lorsque l’Association des Langues Modernes (MLA), colosse des organisations universitaires, envisagera une résolution sur le boycott académique, sur le modèle de celles qui ont inspiré tant de louanges et d’acrimonie – en tout premier lieu l’Association d’Etudes Américaines en 2013.

Tout comme mon interlocuteur perturbé de Londres, certains de ceux qui s’opposeront à la résolution demanderont pourquoi nous ne boycottons pas les Etats-Unis. La question est généralement rhétorique, suggérant que viser Israël est hypocrite. Elle peut cependant être littérale, exigeant une explication pour avoir ciblé Israël tout en feignant probablement de ne pas reconnaître son plus puissant bienfaiteur. De toutes façons, la question mérite d’être considérée.

Nous pouvons interpréter n’importe quelle action comme hypocrite si notre but est de la délégitimer sans envisager la probité de son existence. L’idée de singulariser Israël est alors tacitement chauvine, dotant Israël d’une exemption spéciale dont ne jouit aucun autre Etat, et ne fait rien pour répondre aux atteintes aux droits fondamentaux des Palestiniens et à l’abrogation de leur liberté académique.

Plutôt que de mettre Israël au centre de la conversation, explorons la question du boycott du point de vue des Palestiniens dans la vie universitaire américaine.

Si nous nous figurons les boycotts comme une sorte de pression faite pour générer un résultat matériel particulier, ou même comme une façon d’intervenir dans le débat, alors il n’est pas absurde d’avancer que les bruyants supporters d’Israël ont depuis longtemps mis des boycotts en pratique de facto. Ces boycotts ne sont pas sortis de la société civile ou des communautés populaires – d’où ma qualification de de facto – mais ils ont efficacement marginalisé un large échantillon des récits sur la Palestine.

Tandis que BDS a toute une série de principes clairs et une aversion pour le châtiment appuyé par les institutions officielles, les mouvements destinés à punir les étudiants et les facultés palestiniens prennent leurs ordres d’en haut. Leurs actions sont malhonnêtes et punitives. Ils déploient le langage trompeur de la politesse et requièrent de l’autorité institutionnelle la gestion de leurs aspirations.

Les pressions exercées par les supporters d’Israël affectent les décisions d’embauche, les programmes d’études, les sélections pour les récompenses, l’accès aux ressources et les évaluations de titularisation et de promotion. La majeure partie de cette activité se passe en coulisses, ou par la répétition de valeurs de bon sens, ce qui fait qu’on ne la remarque pas et que seul un propagandiste déclarerait qu’elle n’est pas généralisée.

La Palestine a longtemps été l’objet d’un embargo sur les campus américains. L’un des buts du boycott académique est de mettre à jour et de compenser cet embargo. Ceux qui en doutent le voient comme une punition – alors qu’il est en réalité un correctif à la filouterie punitive de la colonisation de peuplement.

La preuve de la toxicité de la Palestine dans la vie universitaire est accablante. Les groupes pro-israéliens se déchaînent actuellement contre la gestion des facultés et la liberté académique. Combien de cadres dirigeants ont condamné les tentatives sionistes pour interdire toute critique d’un Etat étranger ? Comparez ce silence uniforme avec l’ardeur de l’administration à condamner la résolution de boycott de l’ASA qui, plus de deux ans après, n’a pas une seule violation de la liberté académique à son acquis.

J’ai été licencié d’un poste stable à l’université de l’Illinois à Urbana-Champaign il y presque deux ans pour avoir envoyé des tweets critiques d’Israël. Depuis, je n’ai pas pu retrouver un autre travail dans l’université américaine. Inquiéter l’establishment sioniste fait encourir à l’offenseur une punition à vie. Divers collègues ont étudié la possibilité de m’embaucher, mais les offres sont à chaque fois bloquées par la direction.

Mon histoire est personnelle, mais elle n’est pas unique. L’histoire récente offre de nombreux exemples de carrières bloquées ou stoppées du fait des supporters d’Israël et des politiciens qu’ils influencent. Des efforts sont faits systématiquement pour purger l’académie d’éléments désagréables qui expriment la proposition scandaleuse comme quoi Juifs israéliens et Arabes palestiniens devraient être traités équitablement. Les personnes ainsi concernées ne s’en remettent jamais vraiment.

BDS, au contraire, n’est pas une tactique générale. Elle dépense son énergie en direction des institutions complices de la violence d’État et/ou de l’occupation militaire, et dans des lieux où la pression pourrait efficacement provoquer un changement. BDS ne s’étend pas à tout ce qui est israélien. Il laisse indemne la majorité de la société israélienne.

Il n’y a pas de boycott d’Israël ; il y a une série de boycotts intimement liés contre certains corps associés au gouvernement israélien – et contre le gouvernement lui-même.

Cette distinction donne des informations sur la viabilité d’un boycott des Etats-Unis. BDS ne cible pas toutes les parties d’Israël, et il n’est donc pas terriblement différent – au sens restreint de l’accomplissement d’une action à l’intérieur d’une géographie nationale – des dizaines de boycotts de sociétés et d’institutions américaines pratiqués à n’importe quel moment donné, par exemple ceux qui visent actuellement le Mississipi et la Caroline du Nord.

Les Etats-Unis hébergent de riches terrains d’action comparables au travail de BDS. De récents boycotts ont impliqué des fabricants d’armes, des sociétés pratiquant l’exploitation au travail, des énergies fossiles, la restauration rapide et, oui, des universités. Le boycott est un trait significatif de la vie américaine.

Et puis il y a la question de l’interdiction de l’expression palestinienne dans divers secteurs de la vie américaine, dont les lieux d’enseignement supérieur. Il est possible que cela ne constitue pas techniquement un boycott, mais le résultat est le même, peut-être pire, parce qu’il ne s’embarrasse pas de morale, mais seulement d’une impulsion de rapace à proscrire. Cela ressemble beaucoup plus à une liste noire.

Je n’ai pas l’intention de mettre sur le même plan ce boycott officieux et BDS, car ce dernier ne s’intéresse pas à la discrimination comme forme de discipline personnelle. En rendant explicite le boycott des universités israéliennes, en réfléchissant à ses obligations et en évaluant sa relation avec la liberté académique, ceux qui le pratiquent acceptent de rendre des comptes face à l’éthique professionnelle dont ils comprennent qu’elle est dynamique et souple.

Une seule forme de boycott se nomme et présente explicitement sa stratégie ; elle entretient une organisation démocratique et s’efforce d’assurer une liberté universelle. L’autre est illicite et autoritaire et soutient des structures d’oppression profondément ancrées. Un boycott est limité à la seule durée de la colonisation. L’autre cherche à maintenir indéfiniment la colonisation.

En boycottant Israël, nous répondons à un appel spécifique à la solidarité émis par nos collègues en Palestine. Aucun appel de ce genre n’a été lancé par les institutions centralisées qui cherchent à bannir la Palestine de la connaissance éducative. En fait, je vis et travaille dans le monde arabe parce que la classe dirigeante de l’université aux USA a fait preuve d’une discipline remarquable dans le maintien d’une prohibition non avouée de tout ce qui touche à la Palestine.

Alors, pourquoi est-ce que je ne boycotte pas les Etats-Unis ? Je n’ai pas besoin de les boycotter ; les Etats-Unis sont déjà entrain de me boycotter.

Steven Salaita est un érudit américain, auteur et orateur public. Son dernier livre s’appelle Rites Incivils : La Palestine et les Limites de la Liberté Académique]. Suivez le sur Twitter : [at]stevensalaita

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