Sioniste est-il un gros mot ?

« Comment comprendre l’étonnante augmentation de la rhétorique sur l’antisémitisme, complètement déconnectée de toute augmentation effectivement perceptible de l’antisémitisme lui-même ? »

Les mots remorquent des significations qui débordent de leurs définitions formelles. Dans son livre KeyWords (Mots-clés), Raymond Williams nous conduit dans les chemins vertigineux empruntés au cours de leur histoire par des mots que nous pensions bien connaître. Par exemple, à qui vient à l’esprit aujourd’hui ce contre quoi les « Protestants » protestaient ? Ou encore prenons le mot « fascisme ». Théorie et pratique d’une politique autoritaire, ce mot est maintenant si empêtré dans une de ses retombées, l’Holocauste, qu’en dehors du monde universitaire, il est utilisé purement et simplement comme une insulte.

Les mots sont déployés comme des pièces dans une bataille stratégique. C’est ce qui apparaît dans le titanique combat entre Alice et Humpty Dumpty dans le livre de Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir. Humpty Dumpty dit : « quand je me sers d’un mot, il ne veut dire que ce que je veux qu’il dise », mais il est contesté par Alice. « La question, dit alors Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître — c’est tout ». Pour Mary Davis (“Contestation between anti-Zionism and anti-Semitism”, openDemocracy, 27 juillet 2016), les mots sont transparents, à la façon d’Humpty Dumpty. Des mots qui prêtent à controverse sont déployés dans le sens univoque qu’elle choisit. Le résultat, bien sûr, est un récit cohérent — du sionisme, des étapes du développement du peuplement juif, des routes possibles pour sortir de l’impasse actuelle. Mais en ne tenant pas compte des autres versions concurrentes de cette histoire, on obtient un récit remarquable par son manque de nuances. Scoop : Mary Davis combat un homme de paille et remporte la victoire !

Au cours des mois passés, l’antisémitisme est devenu, pour la première fois de mémoire vivante, un concept actif dans la politique britannique. Beaucoup d’allégations d’antisémitisme qui ont été proférées, la plupart en fait, portent sur des paroles (et non sur des actes) et ce sont des paroles sur Israël et le sionisme. Je reviendrai plus tard sur ces allégations, mais je dois d’abord faire un peu de ménage au sujet du sionisme.

Le sionisme en théorie

La ligne de force de l’argument de Davis est que le sionisme n’est pas un mouvement monolithique ; historiquement il a eu ses divisions internes, ses ailes gauches et droites. Jadis, c’était le Mapaï à la droite du Mapam (bien que Davis les intervertisse). Encore plus à droite, il y avait le Hérout, le rejeton du révisionniste par excellence, Jabotinsky, et l’ancêtre du Likoud de Netanyahu. Davis semble annexer le fait qu’Yitzhak Rabin, bien que premier ministre sioniste d’Israël, ait été assassiné par Yigal Amir, lui aussi sioniste, à la défense de sa thèse d’un sionisme à multiples facettes.

Le sionisme, semble-t-elle dire, était et est encore fragmenté : donc, par implication, une critique du sionisme comme un tout devrait être hors limites. Mais l’existence de tendances différentes à l’intérieur de n’importe quel mouvement important va presque de soi. C’est juste de la politique, le combat entre différents intérêts et différentes interprétations, et cela se rencontre à peu près partout. Cela ne justifie certainement pas un droit de véto contre toute observation un peu générale sur le mouvement comme un tout. Sinon, il serait par exemple illégitime d’interpréter, ou même de porter un jugement, sur ces nombreux mouvements non monolithiques qui continuent à façonner notre monde : le capitalisme, le libéralisme, le racisme viennent à l’esprit. Et le nationalisme — dans lequel Davis elle-même ancre les origines du sionisme à la fin du dix-neuvième siècle.

La différence clé entre le sionisme et d’autres manifestations du nationalisme est qu’il ne peut réaliser son ambition d’auto-détermination nationale dans un territoire défini qu’en prenant celui d’un autre. On peut apprécier le besoin pressant ressenti par beaucoup de Juifs (mais certainement pas par tous) d’avoir un havre sûr contre l’antisémitisme, mais en même temps percevoir toute la tragédie à venir en gestation dans cette contradiction cruciale.

Quelle sorte de « isme » est le sionisme ?

Ayant grandi dans un foyer dévoué au sionisme, j’ai célébré la « guerre d’indépendance » de 1948 et tous les triomphes successifs des armes israéliennes. J’ai été surpris, à maintes reprises, quand Israël n’a pas conclu de paix avantageuse avec ses voisins et, au contraire, est devenu progressivement plus arrogant et plus tyrannique à mesure qu’il devenait plus fort. À l’époque je mettais cela sur le compte de l’aveuglement de politiciens à courtes vues. Mais après 50, 100 ans, une explication plus systémique est sans doute requise. Une version abrégée est que le sionisme est, en pratique, une forme tardive et idiosyncratique du colonialisme (encore un « isme ») transposée du dix-neuvième siècle et s’efforçant de survivre dans l’environnement très différent du vingt-et-unième.

La caractéristique peu commune, même si elle n’est pas unique, de ce projet colonial, est qu’il n’y a pas et qu’il n’y a pas eu, ou presque, de désir d’exploiter la force de travail de la population autochtone. Au contraire. Quand des terres ont été achetées pour la colonisation, les Palestiniens qui s’y trouvaient ont été expulsés. La Haganah, qui est devenue Tsahal, l’Armée de défense d’Israël, a été formée pour maintenir les Arabes en dehors des terres, qui ont ainsi été « défrichées ». Propagande aggressive, intimidation et violence ont été utilisées pour faire pression sur les entreprises possédées par des Juifs afin qu’elles emploient de la main d’oeuvre juive plutôt qu’arabe. Cette éviction énergique des travailleurs arabes a été l’une des causes qui a précipité la révolte arabe de 1936. La figure clé de cette campagne en faveur de la « main d’œuvre juive » fut David Ben Gourion, futur premier ministre d’Israël.

Cette identification du sionisme comme une forme du colonialisme n’est pas juste une rationalisation post hoc, elle était très claire pour les fondateurs du sionisme. En 1917, Ber Borochov, sioniste relativement progressiste mentionné par Davis, évoquait le moment « où les terres en friche sont préparées pour la colonisation ». Jabotinsky, le fondateur du sionisme révisionniste, écrivait dans The Iron Wall (Le Mur de fer - Nous et les Arabes) : « Mes lecteurs ont une idée générale de l’histoire de la colonisation dans d’autres pays. Je suggère qu’ils considèrent tous les précédents avec lesquels ils sont familiers et voient s’il y a une seule instance d’une colonisation menée à bien avec le consentement de la population autochtone. Il n’y a aucun précédent de ce genre ».

Le sionisme a été « vendu » comme le projet d’« un pays sans peuple pour un peuple sans pays ». Ce n’était pas une déclaration de fait, mais d’intention. Le fondateur du sionisme politique à la fin du dix-neuvième siècle, Theodor Herzl, confiait à son journal que pour que la Palestine soit colonisée avec succès il faudrait enlever la population locale. Le sionisme cherchait à obtenir des terres, mais avec aussi peu de populations autochtones que possible. Ne perdant pas une opportunité, dans la confusion de la guerre de 1948 d’où est né Israël, 80% de la population palestinienne fut éjectée, par force ou par une peur délibérément entretenue de la force. Le retrait de Gaza du Premier ministre Sharon en 2005, le confinement qui l’a suivi, dans un siège de plus de dix ans, toujours en cours, sont un moyen de « contenir » 1, 5 million de Palestiniens sur la plus petite parcelle de terre imaginable. Le problème le plus insoluble d’Israël vient du revers de cette médaille. La conquête par l’État d’Israël de Jérusalem et de la Cisjordanie en 1967 lui a donné le contrôle de 3 millions de Palestiniens dont il ne voulait vraiment pas. Le Mur a été construit pour chiper autant de terres supplémentaires que possible et oublier les Palestiniens de l’autre côté.

Cette ligne directrice n’est pas sérieusement contestée dans le système politique israélien dominant. Isaac Herzog du Parti travailliste (qui est maintenant une composante de l’Union sioniste) est le chef de l’opposition en Israël. Sa politique inclut le maintien de l’occupation, et l’achèvement d’une barrière séparant Jérusalem des villages palestiniens alentour. Voir le récent article de Gideon Levy dans Ha’aretz (31 août 2016) :

« Il n’y a pas de gauche radicale en Israël. Une telle gauche est anarchiste et parfois même terroriste, comme en Europe et en Amérique latine. En Israël, où même Isaac Herzog est perçu comme « à gauche » et Yair Lapid comme « au centre » —alors qu’ils sont tous deux de droite modérée— ce qui compte comme la gauche radicale est la seule gauche qui existe ici, une gauche modérée. Tout le reste, c’est 50 nuances de droite, avec un consensus alarmant, moutonnier et trop peu de différences réelles d’opinion.
Tout le monde est d’accord sur toutes les guerres, tout le monde se mobilise ensemble contre les critiques internationales et pendant ce temps l’occupation ne provoque aucune résistance active. Et merveille des merveilles, dans ce fatras poisseux et unifié, la minorité négligeable qui pense autrement, l’espèce en voie d’extinction réussit à provoquer une telle rage et une telle haine qu’on croirait qu’elle est une majorité. Cette rage témoigne d’une seule chose : les doutes de la majorité quant à la justesse de sa manière de faire.
Le test décisif n’est pas de savoir si vous vous identifiez avec la gauche ou la droite, mais si vous vous identifiez avec le sionisme, cette valeur trompeuse, indéfinie, anachronique, périmée, qui distingue les Israéliens légitimes du reste. Êtes-vous de notre côté ou de celui de l’ennemi ? Dites « sioniste » et vous n’êtes pas radical. Bon, vous êtes sauvé. Dites « non sioniste » et vous êtes dehors. Dommage, vous voilà éteint. Quand le sionisme est une religion, l’hérésie est trahison. Quiconque ose saper la validité du sionisme, tel que la majorité le voit, est de gauche radicale, illégitime et récemment même criminelle. 
 »

Le sionisme en pratique

Les conséquences de ce projet colonial tardif ont été et restent désastreuses pour les Palestiniens. L’occupation illégale des territoires palestiniens et le rejet par Israël des droits des populations affectées, pourtant garantis par les conventions de Genève, ont coupé les Palestiniens en 3 composantes — ceux qui vivent dans l’Israël antérieur à 1967, ceux des territoires occupés et la diaspora des Palestiniens déplacés dans les camps de réfugiés du Moyen-Orient et éparpillés dans le monde. Leur capacité à communiquer est délibérément restreinte par les politiques israéliennes. La « matrice de contrôle » [1] sur tous les aspects de la vie palestinienne a été étendue au fil des ans par la technologie la plus moderne, restreignant drastiquement non seulement leurs activités quotidiennes, mais aussi le fonctionnement de leur culture et de leur communauté. L’identité nationale et les institutions palestiniennes sont continuellement assiégées par Israël, une situation décrite par Kimmerling comme « politicide » [2]. La nation palestinienne n’est pas morte, mais de nombreux milliers de Palestiniens le sont. Je vais me refuser la facilité de fournir ici une liste des actions inhumaines perpétrées contre eux — je suppose que mes lecteurs savent où trouver cette information.
L’occupation illégale des territoires palestiniens est aussi une plaie ouverte pour Israël lui-même. Jadis il était admiré pour ses innovations sociales, voire socialistes. Mais dans le monde entier, sauf des cercles choisis, son recours fréquent à la répression est près de l’acculer à un statut de paria. La BBC sonde régulièrement des personnes dans 24 pays sur la question de savoir quels pays ont une influence positive ou négative sur le monde. Depuis 2007, Israël se retrouve en bas du classement, suivi seulement de l’Iran, du Pakistan et de la Corée du Nord — et parfois pas même de tous les trois.

Les Juifs ne sont pas du tout exempts de ce désenchantement vis-à-vis d’Israël. Un sondage effectué pour le groupe sioniste libéral britannique Yachad en 2015 montrait que 31% des sondés s’identifiaient comme « non, pas sioniste ». Parmi la population des moins de trente ans, la proportion de ceux qui soutiendraient les sanctions contre Israël s’ils pensaient que cela encouragerait le gouvernement israélien à s’engager dans un processus de paix montait à 41%. Un rapport (en hébreu) publié en février dernier montrait que les étudiants juifs américains ont eux aussi une image de plus en plus négative d’Israël :

  • 42% seulement pensent qu’Israël veut la paix.
  • 38% seulement pensent qu’« Israël est civilisé et occidental ».
  • 31% seulement pensent qu’Israël est une démocratie.
  • pas moins de 21% pensent que les États-Unis devraient se mettre du côté des Palestiniens.

C’est dans cet environnement que le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), y compris le boycott universitaire, s’est renforcé dans le monde entier. Ce mouvement BDS tout entier, selon Davis, vacille au bord de l’antisémitisme et son courant universitaire « peut définitivement être taxé d’anti-sémitisme ». C’est une affirmation qui mérite d’être déconstruite, avant de passer à la question « jackpot » – comment comprendre l’augmentation étonnante de la rhétorique sur l’antisémitisme, complètement déconnectée de toute augmentation effectivement perceptible de l’antisémitisme lui-même ?

Cibler Israël

C’est en 2005 qu’un consortium de 170 organisations palestiniennes ont appelé la société civile internationale à une campagne générale de boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël. En fait le boycott universitaire et culturel avait été lancé un an plus tôt, par la Campagne pour le Boycott universitaire et culturel d’Israël (PACBI). Puisque Davis considère la question du boycott universitaire comme un point facile à marquer, je vais le contrer.

Elle dit que le boycott universitaire démontre son antisémitisme en ne se focalisant pas seulement sur l’état israélien, mais en « boycottant uniquement les universitaires juifs ». Il est remarquable de voir le nombre de personnes qui se sentent qualifiées pour pérorer sur ce sujet mais ne semblent pas avoir fait toutes les vérifications requises. Les universités israéliennes ont du personnel juif, chrétien, musulman et sans doute encore d’autres religions. D’ailleurs, elles ont aussi des universitaires venant non seulement d’Israël, mais du monde entier. Les universitaires juifs ne sont pas ciblés spécifiquement par le boycott. Et pas plus les universitaires israéliens —parce qu’aucun d’entre eux n’est boycotté ! Le boycott ne vise pas les universitaires, et ne cherche à interférer avec leur travail en aucune façon. Mary Davis n’avait qu’à aller sur le site de PACBI pour le découvrir (version française).

Le boycott universitaire vise les institutions universitaires. En tant que participant à ce boycott, je n’assisterai à aucune conférence dans une université israélienne, et ne participerai pas à leurs procédures de recrutement ou de promotion. Je n’enseignerai dans aucun programme basé dans une de ces universités, et je ne m’engagerai dans aucune collaboration de recherche si son financement y est basé. Mais je n’ai aucun problème à travailler avec des universitaires israéliens ou à les recevoir dans mon université. Et rien n’empêche qu’ils participent à des conférences internationales ou publient dans des revues internationales sur un pied d’égalité avec n’importe qui d’autre. Comment devrait-on comprendre l’affirmation de Mary Davis selon laquelle le boycott vise les universitaires juifs ? Qu’elle n’a pas fait ses devoirs avant d’écrire son article ? Ou qu’elle savait très bien qu’il n’y a aucune composante individuelle dans le boycott, mais pensait pouvoir se servir de l’argument quand même ? Difficile de décider.

Elle aurait pu avancer un autre argument, que beaucoup de gens utilisent : cibler Israël par ce traitement alors que d’autres états ont commis des crimes bien pires est certainement une preuve d’antisémitisme. Capturer la logique de cette affirmation est un peu plus compliqué. Il y a deux éléments dans la réponse, tous deux reliés à la raison pour laquelle le boycott est mis en place en premier lieu.

L’explication est que le boycott n’est pas un impératif moral, une façon de montrer sa propre aversion pour un certain régime (même s’il peut aussi offrir ce défoulement). C’est plutôt une tactique pratique pour changer le calcul des coûts et bénéfices pour les acteurs du conflit. Le boycott permet à un individu faible, en combinant ses forces avec d’autres, de gagner de façon non violente quelque prise sur une situation autrement insurmontable. Cela ne fait pas sens de mobiliser des soutiens en faveur d’un boycott si les puissants acteurs étatiques (par exemple nos propres gouvernements) sont déjà du bon côté de l’histoire. De même un boycott serait une perte d’énergie de tous les participants s’il n’y avait en fait aucun commerce ou échange significatif avec le pays visé.

Pensez à la Corée du Nord. Un régime exécrable, mais aucun boycott, commercial ou universitaire, ne pourrait offrir beaucoup de prise sur la situation. Il serait difficile de mobiliser en faveur d’une campagne de boycott pour ne rien faire du tout.

Israël, comme l’Afrique du Sud avant lui, est un état fondé sur la discrimination. Comme Desmond Tutu le dit « ceci, à mon sens, est l’apartheid ». Il y a d’autres parallèles. Israël maintenant, comme l’Afrique du Sud auparavant, est soutenue à fond par les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni, et par la plupart des gouvernements européens, et est partie intégrante de la même communauté économique, intellectuelle et culturelle que nous. Le boycott devient une politique viable et appropriée.

Davis dit qu’Israël « subit toujours un traitement spécial ». Il est de fait traité différemment des autres pays qui violent systématiquement les droits humains. Il reçoit un traitement spécial de 3 milliards annuels de la part des États-Unis (le montant le plus élevé reçu par un pays étranger), plus un inattaquable bouclier diplomatique aux Nations Unies. D’autres pays transgresseurs ont souffert de sérieuses sanctions économiques, mais Israël est récompensé.

Partout l’antisémitisme

Tout le temps que j’écrivais, il y avait un éléphant dans la pièce. De plus en plus agité, il insiste maintenant carrément pour entrer dans ma critique. La question est : pourquoi est-ce maintenant que Mary Davis écrit cet article ? Pourquoi est-ce juste maintenant que le Grand-Rabbin s’agite en tous sens à propos de l’antisémitisme ? Pourquoi John Mann a-t-il piégé là-dessus Ken Livingstone ? Pourquoi Sadiq Khan a-t-il « averti » (Daily Express)/ « accusé » (Daily Telegraph, Independent)/ « attaqué » (Evening Standard, Daily Mail) Jeremy Corbyn sur sa gestion de l’antisémitisme au sein du Parti [3] ? Le Daily Mail, toujours si sensible sur les questions d’antisémitisme depuis les années 1930 qu’il est allé jusqu’à qualifier [4] Ralph Milliband, le père d’Ed Milliband, d’« antipatriote » !

Le 28 août, la Campagne contre l’antisémitisme, fondée pendant l’attaque sur Gaza en 2014 pour défendre Israël contre les critiques, a produit quelques statistiques instructives : « L’année dernière, le Crown Prosecution Service (Service des poursuites judiciaires de la Couronne) a engagé des poursuites contre le chiffre record de 15 442 cas de crime de haine, mais nous ne sommes informés que d’une douzaine de poursuites pour crime de haine contre les Juifs. »

Bien sûr, le CAA en a déduit que les « Juifs britanniques n’ont pas droit à la justice britannique ».

La rigueur statistique est rudimentaire. Mais s’il est possible de croire que les poursuites contre les comportements antisémites s’élèvent vraiment à environ 1 pour 1000 du total, une explication plus plausible est surement que l’antisémitisme est éclipsé par d’autres formes de paroles et de comportements intolérants, contre les homosexuels, les migrants, les Polonais, les Musulmans… Il n’y a virtuellement aucune preuve d’une forte augmentation de l’antisémitisme : il y a plein de preuves, issues tant des statistiques (par exemple du Community Security Trust) que de l’expérience, que le niveau a été bas depuis des années, avec des poussées lorsqu’Israël attaque Gaza.

Je suis membre du Free Speech on Israel (Libre parole sur Israël) une organisation lancée en avril par des sympathisants juifs du Parti travailliste alarmés par la question de l’antisémitisme au sein de ce parti. Alarmés, de fait, par une panique morale qui nie complètement notre propre expérience. Ceux qui étaient présents lors de la réunion inaugurale réunissaient quelque chose comme 1000 ans d’expérience vécue sur le Parti travailliste et personne ne pouvait se souvenir d’une seule occurrence d’antisémitisme.

Ceci est largement cohérent avec l’expérience générale. Quand l’ex-Grand Rabbin Jonathan Sachs a été interrogé sur Radio 4 à propos de sa propre expérience, sa réponse fut, de mémoire : « Eh bien, en fait je n’ai pas d’expérience personnelle de l’antisémitisme. Ce qui est assez étrange, puisque la plupart des gens savent que le Grand Rabbin est juif. »

Et pourtant des preuves sont déterrées, des tweets ou des posts sur Facebook formulés à la légère, et conduisent à des suspensions immédiates du Parti. (Cette politique a été dénoncée dans le rapport de la commission d’enquête Chakrabarti sur l’antisémitisme et les autres formes de racisme dans le Parti travailliste). Presque toutes ces « preuves » sont antérieures à la direction de Corbyn, mais lui sont néanmoins imputées. D’autres preuves ont été simplement fabriquées – comme dans les allégations sur le racisme enraciné dans le Club travailliste de l’université d’Oxford. Néanmoins les medias principaux continuent sans aucun recul critique à servir de mégaphone pour ces insinuations, et pire.

Dans cette offensive étonnamment efficace, il y a toutes les apparences d’une coordination entre les soutiens irréductibles d’Israël et les inconciliables du Parti travailliste qui ne peuvent accepter la direction de Corbyn. Les apparences bien sûr peuvent être trompeuses (Une des tristesses de l’histoire est que nous ne pouvons presque jamais obtenir des preuves substantielles sur des conspirations réelles avant qu’il ne soit trop tard pour que cela change quelque chose). Mais puisqu’il y a en tout cas un intérêt clairement partagé à défenestrer Corbyn, peut-être n’y avait-il pas besoin de pré-arrangement explicite. Israël est menacé par l’arrivée du premier dirigeant d’un parti majeur en Europe à s’être ouvertement engagé en faveur des droits palestiniens. De nombreux députés travaillistes se sentent profondément menacés par un dirigeant (et les membres du parti associés) presque aussi loin à gauche que l’était Harold Wilson [5]. Il y a donc une affinité naturelle dans les objectifs.

Israël, le sionisme et l’anti-sionisme vivent dans le monde politique, et non un monde religieux ou ethnique. Ce qui a été baptisé la « militarisation » de l’antisémitisme est profondément sans scrupule. L’antisémitisme est un sinistre phénomène et ses spores sont encore dispersés dans toutes les sociétés occidentales et quelques autres. Déployer le spectre de l’antisémitisme dans des campagnes déshonorantes ne fait que le dévaluer.

L’influente définition pratique de l’antisémitisme donnée par Brian Klug est que l’ « antisémitisme est une forme d’hostilité contre les Juifs en tant que Juifs, où les Juifs sont perçus comme autre chose que ce qu’ils sont ». Supposer, souvent agressivement, que tous les Juifs soutiennent Israël et le sionisme, c’est, paradoxalement, faire la même hypothèse simpliste que les antisémites : à savoir que tous les Juifs sont à bien des égards tous les mêmes. Nous ne le sommes pas.

Jonathan Rosenhead est professeur émérite en recherche opérationnelle à la London School of Economics, et préside le BRICUP (British Committee for the Universities of Palestine).

[1Jeff Halper ‘The 94 percent solution : a matrix of control’, Middle East Report 30:3, Fall 2000

[2Politicide : The Real Legacy of Ariel Sharon, Verso 2006.

[3John Mann, Ken Livingstone, Sadiq Khan et Jeremy Corbyn appartiennent tous au Parti travailliste. Khan est l’actuel maire de Londres, Corbyn l’actuel chef du Parti.

[4En septembre 2013, Daily Mail a consacré au philosophe marxiste, Ralph Milliband, père des députés travaillistes David et Ed Milliband, un article intitulé : « L’homme qui haïssait la Grande-Bretagne ». Ralph Milliband, d’origine juive, a fui le nazisme en émigrant en Grande-Bretagne en 1940.

[5Harold Wilson (1916-1995) fut chef du Parti travailliste et Premier ministre du Royaume-Uni, de tendance très modérée.

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