Quand les médias sont de connivence avec les Forces armées israéliennes pour blanchir les crimes de guerre de Gaza

Un ami professeur m’a transmis une invitation qu’il a reçue récemment pour participer à une conférence en Israël ce mois-ci. Il était si choqué par le programme qu’il m’a envoyé l’e-mail. La conférence est organisée par un think tank de l’université de Tel Aviv, l’Institut des Etudes sur la sécurité nationale (INSS). Il n’existe pas de think tank israélien qui soit indépendant ou non partisan. Virutellement, tous ont un agenda fortement défini et sont subventionnés par des fondations, des individus ou des entités visant à promouvoir leurs propres agendas. L’INSS n’est pas différent. Dans son cas, le mécène intellectuel est l’appareil du renseignement militaire israélien. Il a été conçu comme une filiale universitaire de l’armée et ses fondateurs et la plus grande partie de son personnel ont un lien clé en main entre l’armée et l’université.

La conférence s’intitule La Campagne cognitive : Gaza comme étude de cas. C’est une appellation totalement inappropriée. Le titre est un tas de jargon académique masquant une intention d’avilir les mémoires et les sacrifices des victimes palestiniennes. La conférence est issue d’un article de mars dernier, que deux figures clés de l’INSS ont publié sur son site web : Préparations pour la Marche de la Nakba : la campagne cognitive du Hamas.

J’ai fait quelques recherches pour essayer de découvrir l’origine du terme « cognitive » dans ce contexte. Couramment, des figures comme Gabi Siboni (un colonel des forces armées israéliennes servant dans l’armée de réserve) et Kobi Michael (directeur du bureau palestinien au ministère des affaires stratégiques, dont l’agenda premier est de perturber le mouvement BDS par des actions secrètes), qui publient ce genre d’inepties, ressentent le besoin d’habiller leurs théories de quelque vernis académique approprié. Cela fait apparaître comme un sérieux exercice intellectuel ce qui serait sans cela un morceau de propagande totalement tendancieux.

Dans le cas présent, l’utilisation du terme « cognitive » vise à indiquer que le Hamas (qui, contrairement à toute la narration défendue dans l’article, n’est en fait pas à l’origine de la Grande Marche) était engagé dans une ruse propagandiste en organisant l’événement. « Cognition » semble indiquer une intrigue furtive pour pousser l’opinion internationale à favoriser la narration palestinienne. Et bien sûr, impliquer que le Hamas était engagé dans un subterfuge cognitif vise à détourner l’attention de la misère réelle qui existe à Gaza ; et du fait que cette misère n’a pas été causée par le Hamas comme tout le monde l’affirme, de Bibi Netanyahu à David Friedman, mais par le siège d’Israël.

L’aspect le plus amèrement ironique de cet article précurseur est son affirmation que les forces de défense israéliennes sont en train d’être attirées dans un piège et qu’en utilisant la force brutale contre les manifestants elles deviendraient à elles-mêmes leurs pires ennemis. Les co-auteurs recommandent de faire précisément l’opposé de ce qui est devenue la stratégie actuelle des forces armées face aux manifestations :

« Israël ne peut permettre des dommages causés à son infrastructure de sécurité ou des tentatives de manifestants de franchir la barrière. Si cela se produit, l’armée utilisera la force. L’expérience passée a montré qu’elle utilisera des moyens propres à la dispersion d’émeutes, bien que, dans des cas extrêmes, des tirs de snipers pourraient être employés, visant la moitié inférieure des corps des manifestants qui mettraient en danger les troupes des forces armées. »

Apparemment, les commandants réels des forces armées sur le terrain n’ont pas « lu le mémo ». Non seulement des munitions léthales destinées à infliger le maximum de dommages sur des civils non armés ont été utilisées, mais les snipers-tueurs ont tiré sur les manifestants à la tête et dans le dos, et pas sur la partie inférieure de leurs corps. Et même s’ils tiraient dans les jambes, les blessures ont conduit à des centaines d’amputations et de mutilations permanentes, parce que les forces armées israéliennes ont refusé de permettre à des milliers de blessés de voyager de Gaza à la Cisjordanie ou en Israël pour des soins plus spécialisés.

Le siège israélien a épuisé toutes les sortes d’équipement médical et de fournitures, sans oublier les coupures d’électricité des appareils nécessaires pour la chirurgie et les soins intensifs. Donc les hôpitaux de Gaza ne sont plus capables de donner ne serait-ce que les plus basiques formes de soin. C’est pourquoi au lieu de pouvoir sauver un membre comme ils le pourraient dans des conditions normales, ils ont souvent à amputer, en premier, et non en dernier, recours. Apparemment les auteurs de ce rapport ne s’attendaient pas à cela quand ils incitaient les forces armées à « seulement » tirer sur les membres inférieurs des manifestants.

Il y a dans cette étude plusieurs erreurs fatales sous-tendant sa structure : d’abord, comme je l’ai mentionné plus haut, le Hamas n’est pas l’auteur de la Grande Marche. Dans le New York Times, un des organisateurs réels, dirigeant d’un groupe de la société civile de Gaza, indique en fait clairement que l’initiative entière de la campagne est venue de telles ONG. Le Hamas n’a joué aucun rôle que ce soit formellement ou informellement.

La deuxième erreur fatale est que les auteurs appellent la barrière derrière laquelle les manifestants se rassemblent une « frontière » :

« …Ceci met Israël face à un défi qui implique une menace sécuritaire physique, sous la forme d’une tentative pour franchir la frontière israélienne. »

Utiliser ce mot offre une défense pour l’usage de la force. Les nations protègent naturellement leurs frontières. Quand les frontières sont assaillies, les nations peuvent les défendre, si besoin avec des moyens léthaux. Mais la vérité est qu’Israël n’a pas de frontières. Il n’a jamais accepté de traité formel de paix avec un quelconque voisin et donc n’a pas été capable de définir une frontière. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne Gaza et la Cisjordanie. Puisqu’Israël ne reconnait pas un état palestinien et ne parle même pas au Hamas, il ne peut affirmer qu’il y a une frontière. Ce qu’il y a est une barrière qu’Israël a dressée unilatéralement à l’endroit qu’il a choisi pour définir une zone de sécurité. Ce n’est pas une frontière, dans un sens quelconque reconnu par une institution internationale.

Un mensonge supplémentaire offert par les auteurs est que l’intention de la Grande Marche était de détourner l’attention de l’échec du Hamas à subvenir aux besoins de la population de Gaza :

« Le geste est de même probablement planifié pour détourner la frustration des citoyens de Gaza vis-à-vis du Hamas…La direction du Hamas a échoué dans sa gestion de la Bande de Gaza et a échoué dans ses responsabilités vis-à-vis de ses citoyens, les empêchant de recevoir l’aide dont ils ont tellement besoin pour alléger leur difficile situation humanitaire. »

En fait, la campagne [de la Grande Marche] est née de la pauvreté et de la misère dont souffrent les Gazaouis, et qui proviennent entièrement du blocus israélien. Les Gazaouis ne blament pas le Hamas pour leur souffrance. Ils savent qu’il n’y a pas de choix. La seule option qu’Israël offre est de se soumettre et aucun Palestinien n’acceptera une telle issue. Ils blament Israël, et à juste titre. Leur objectif premier, primordial, est de briser the siège. Y-a-t-il un meilleur moyen de le faire qu’en rêvant non seulement que le siège peut être brisé, mais que leur liberté leur permettra de retourner à leurs foyers, dont eux et leurs familles ont été expulsés en 1948 ?

Il n’y a rien de cynique en cela, comme la propagande israélienne l’affirme. Ces aspirations ne sont pas moins légitimes que les mots d’un livre de prières juif qui chaque jour depuis mille ans a incité les fidèles à rêver du retour à Sion. Si un rêve juif a de la valeur, pourquoi un rêve palestinien est-il un stratagème cynique ? Quiconque utilise cette rhétorique pour rejeter les aspirations palestiniennes est engagé dans la pire forme d’hypocrisie.

Un autre élément commun de l’effort de hasbara [1] contre la Grande Marche est la notion qu’Israël n’est pas coupable pour les morts palestiniens, mais que c’est le Hamas qui l’est. Bien qu’Israël refuse de reconnaître le Hamas comme représentant du peuple palestinien, il blame le Hamas pour tout ce qui arrive à Gaza, même quand il n’y a aucune responsabilité, comme dans ce cas :

« Israël appelle les dirigeants du Hamas et la communauté internationale à éviter de mettre en danger sans nécessité les vies de la population palestinienne ; avertit les dirigeants du Hamas du prix qu’il peut avoir à payer pour sa responsabilité directe dans les affrontements qui pourraient se développer ; et avertit les citoyens de Gaza que se mettre au service des intérêts du Hamas fait courir un risque inutile aux vies humaines. »

Il est impossible à un mouvement politique de forcer des citoyens à affronter une force armée et à la défier au risque d’une mort ou d’une mutilation presque certaines. Seuls les individus qui sont voués à leur liberté quelqu’en soit le prix prendraient de tels risques. Des risques, d’ailleurs, que les Juifs ont pris au cours de leur histoire dans des circonstances similaires, dont celles que j’ai régulièrement indiquées ici. Blamer le Hamas pour ces morts et faire apparaître des êtres humains comme des robots hypnotisés par les Svengalis du Hamas [2] est une insulte à tous les Palestiniens.

Le rapport recommande qu’Israël emploie pour perturber la Grande Marche les tactiques qui ont été utilisées par de nombreux régimes répressifs (Iran, Bahrein, Chine, etc.) pour supprimer les manifestations civiles légitimes :

« Cela peut être fait au moyen de brochures, des réseaux sociaux et par l’interruption des diffusions de radios et de télévisions qui visent à mobiliser la population pour la marche de protestation projetée. »

Ici une fois encore, Israël prône des approches qu’aucune démocratie occidentale n’adopterait. Au contraire, Israël s’approprie une page du manuel des régimes les plus répressifs du Moyen Orient et d’ailleurs.

Les moyens que les auteurs de l’étude proposent pour frustrer les organisateurs et diminuer la motivation des résidents à manifester sont vraiment pathétiques :

« Une partie des efforts israéliens devrait s’orienter dans des actions immédiates pour alléger les difficultés dans la Bande de Gaza : accroître l’approvisionnement en eau et électricité et de manière importante la fourniture de médicaments aux hôpitaux. Israël devrait préférer le bien-être des résidents de Gaza… »

Non seulement Israël n’a fait aucun de ses efforts parce que son approche est entièrement punitive plutôt que pragmatique, mais cette proposition est à peine plus que palliative. C’est le problème avec toutes ces approches israéliennes : elles sont pensées comme des pansements de fortune à court terme plutôt que des solutions à long terme. Israël préférerait tondre le gazon ou tamponner d’eau les blessures plutôt que de trouver une solution permanente à ses difficultés.

Etant donné le bain de sang qui a eu lieu au cours des quelques derniers mois, ce passage du rapport de mars est à la fois pathétique et sombrement ironique de la pire manière possible :

« Si la marche continuait comme prévue, elle devrait être perturbée sans recours aux armes, et avec des forces adéquates et des moyens propres au contrôle d’émeutes pour empêcher les citoyens de Gaza d’atteindre la barrière frontalière et de l’abimer. Dans le cas d’un défilé de masse, l’objectif clair est de prévenir des dommages à la barrière, plus qu’à bloquer la marche elle-même. »

La complicité des médias dans les efforts de hasbara des forces armées israéliennes à blamer les victimes

Un des aspects les plus choquants et les plus troublants de la conférence prévue pour le 25 juin est la participation aux événements de journalistes des grands médias. Il est incompréhensible que ceux qui pratiquent le journalisme permettent qu’on les utilise pour ajouter un vernis de respectabilité à cet exercice de propagande flagrante. Je m’y attends dans une certaine mesure de la part des journalistes israéliens. Et comme le chien de Pavlov, beaucoup d’entre eux salivent quand les forces armées israéliennes leur jettent de la viande rouge. Un des pires parmi ces coupables est Roni Daniel, un correspondant de télévision connu pour sa dévotion flagorneuse à la ligne de l’armée dans ses reportages.

Moins évident, Shlomi Eldar, qui écrit pour Al Monitor et a la réputation d’être quelque peu libéral. Mais quiconcque lit ses reportages remarquera son animosité marquée contre le Hamas. Dans le journalisme israélien, le fait qu’un reporter écrive sur un sujet est souvent censé transmettre l’idée qu’il connaît le sujet ou en est un expert. Dans le cas de Eldar, c’est clairement faux. Il ne connaît, ni ne comprend le Hamas. Ce qu’il sait faire en revanche, c’est parler avec hostilité et animosité du Hamas et de ses intérêts (et je le dis alors que je ne soutiens pas le Hamas ni sa philosophie islamiste). Dans le reste du monde, ce serait vu comme de la propagande. En Israël, c’est vu comme de l’expertise. J’ai envoyé un e-mail à Al Monitor pour demander s’ils savaient qu’il participait à cet événement au nom du journal et s’ils approuvaient. Ils n’ont pas répondu.

Mais l’élément le plus perturbant du programme de la conférence est la participation de Joseph Federman, le chef du bureau israélien d’Associated Press (AP), dans une session intitulée : Les médias et la campagne cognitive à Gaza. Sans un moment d’hésitation, vous connaissez le scénario entier de cette présentation : comment les médias sont utilisés pour transmettre le narratif du Hamas ; les écueils que les journalistes vraiment équitables doivent éviter pour ne pas tomber dans les pièges du Hamas, etc. Pourquoi un journaliste occidental permet-il qu’on l’exploite de cette façon ? Et pourquoi ses patrons lui permettent-ils de participer à cette comédie ? J’ai twitté Federman pour lui demander une explication sur sa participation et j’ai envoyé un e-mail à la direction d’AP pour leur demander s’ils étaient au courant et approuvaient sa participation. Aucun n’a répondu.

Pour cimenter davantage cet événement comme un exercice de soutien à l’appareil de renseignement militaire israélien, plus de 80% des orateurs sont des officiers d’active ou du personnel de réserve dans les forces armées israéliennes. Parmi eux figure le général Yoav Mordechai, major-général des forces armées israéliennes et ancien commandant du COGAT [Coordination des activités gouvernementales dans les territoires], qui est responsable de la mise en place du siège de Gaza.

Portfolio

[1(Note trad.) Le mot hasbara, mot hébreu signifiant « explication », est employé par le gouvernement israélien dans ses opérations de communication pour justifier ses actions. Il a été traduit dans ce contexte comme « propagande » par divers auteurs, ou, de plus en plus, laissé tel quel dans les textes en anglais.

[2(Note trad.) Svengali est un personnage de roman bien connu des anglophones, archétype d’un hypnotiseur manipulateur.

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