Quand la terre tremble

| Ivar Ekeland |

Il faut bien reconnaître que nous n’étions pas loin du découragement. La cause palestinienne disparue de l’agenda politique, le déplacement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, la criminalisation du mouvement BDS, l’amalgame entretenu entre critique d’Israël et antisémitisme, le nettoyage ethnique à Jérusalem, la colonisation de la Cisjordanie et le blocus inhumain de Gaza, la scandaleuse indulgence de l’UE, cela faisait beaucoup, et il nous semblait parfois que les Palestiniens eux-mêmes avaient renoncé.

Et tout a basculé en quelques jours. Les images de la police israélienne pénétrant dans l’esplanade des mosquées le jour de l’Eid al-Fitr et balançant des grenades lacrymogènes dans le lieu saint y ont été pour beaucoup. Il y avait aussi les provocations des colons dans Jérusalem-Est et les brutalités policières pendant le Ramadan, ainsi que le jugement attendu dans l’affaire de Sheikh Jarrah qui devait avancer un peu plus l’éviction des Palestiniens de Jérusalem. Mais ces causes immédiates révèlent des contradictions profondes, comme les tremblements de terre révèlent la présence de failles qui travaillent à leur propre rythme. Il y a la faille qui sépare les colonisateurs des colonisé, bien sûr, mais il y en a d’autres, transversales, comme celle qui sépare les religieux des laïcs et celle qui sépare les oligarchies au pouvoir des peuples qui le subissent.

On sait que les failles sont inactives pendant de longues périodes, pendant lesquelles les tensions s’accumulent, jusqu’à ce qu’elles se libèrent par un tremblement de terre qui déplace de quelques mètres les terrains superficiels, emportant les superstructures, bâtiments et routes, que les hommes avaient construits, pensant la sécurité revenue. C’est bien ce qui est en train de se passer en Palestine, où tout l’appareil sécuritaire construit pour étouffer toute velléité de résistance et créer l’illusion de la fin de l’histoire a été emporté, et le monde entier a vu resurgir le problème palestinien. Le terrain politique a bougé depuis la dernière fois, les sociétés israéliennes et palestiniennes se sont un peu déplacées de chaque côté des failles qui les travaillent, et quoi qu’il arrive maintenant, quand un semblant de calme sera revenu, les tensions s’accumuleront jusqu’au prochain séisme. On sait qu’il sera là, mais on ne sait ni quand il se produira, ni quelle sera sa taille.

Mais nous ne sommes pas comme les habitants de San Francisco ou de Vancouver, à la merci du « big one ». Nous ne contrôlons pas les mouvements des plaques continentales, mais nous pouvons résoudre, ou du moins diminuer, les contradictions de nos sociétés. Poursuivre la colonisation, disqualifier les interlocuteurs, soutenir des régimes antidémocratiques, c’est laisser les tensions s’accumuler jusqu’à ce qu’elles se libèrent par une éruption violente. Il faut forcer le gouvernement israélien et ses partenaires, à commencer par la France, à reconnaître enfin l’existence et la dignité du peuple palestinien, et son droit à l’autodétermination. Pour cela pas de meilleur moyen que celui qui avait déjà amené le gouvernement sud-africain à libérer Nelson Mandela et à démanteler l’apartheid : le boycott. Comme le jugement unanime de la Cour Européenne des Droits de l’Homme nous en reconnaît le droit, et comme la société civile palestinienne nous le demande, nous appelons au boycott des produits israéliens et des institutions étatiques tant qu’il n’y aura pas d’égalité entre tous les habitants de cette terre de Palestine.

Ivar Ekeland
Président de l’AURDIP
Ancien président de l’Université Paris-Dauphine