Les Palestiniens ne peuvent continuer à vivre ainsi

Les Israéliens juifs ne changeront pas la réalité en l’ignorant.

Dans un petit village de Cisjordanie une adolescente a récemment giflé un soldat lourdement armé, devant sa maison. Le sentiment qui a prévalu parmi les 7 millions de Juifs, était qu’il s’agissait d’une violente rebelle, une sorte d’apprentie terroriste. Mais les près de 7 millions de Palestiniens ont vu son acte comme réellement, ou du moins relativement, non-violent. Ils l’ont considéré comme pleinement justifié et, bien sûr, héroïque.

Ce clash entre deux perceptions totalement irréconciliables révèle des réalités fondamentalement différentes entre Israël et les Palestiniens. Cette semaine, Israël a libéré Ahed Tamimi, une Palestinienne de 17 ans, après huit mois d’emprisonnement pour avoir « attaqué » un soldat israélien. Son cousin de 15 ans est dit avoir été touché à la tête par une balle caoutchoutée tirée par les forces d’occupation israéliennes lors d’une manifestation à la suite de laquelle une confrontation s’est produite avec les soldats devant la maison des Tamimi. C’est alors que la gifle a été donnée.

Pourquoi une adolescente giflerait-elle un soldat ? Pourquoi l’encenser ou l’insulter d’avoir fait cela ? Parce que son peuple et la population juive d’Israël n’agissent pas sur les mêmes bases. Un côté a toutes les raisons d’essayer de changer, mais nombreux sont ceux, de l’autre côté, qui se satisfont d’ignorer cette disparité.

Si le 20è siècle nous a appris une chose, c’est que les gens ne peuvent supporter longtemps de vivre dans des conditions dans lesquelles ils sont privés de pouvoir, d’institutions et d’autodétermination. C’est pourquoi le projet colonial européen a été brisé aussi complètement. C’est pourquoi la ségrégation n’a pas pu survivre dans le Sud américain. C’est pourquoi l’apartheid s’est effondré en Afrique du Sud.

Dans le territoire qui s’étend entre le Jourdain et la Méditerranée, connu sous les diverses appellations de Eretz Yisraël, Palestine historique ou Palestine mandataire, deux peuples vivent en nombre égal. Pour autant, un groupe a tout le pouvoir dans ce territoire.

Un petit groupe de Palestiniens a la citoyenneté israélienne, ce qui représente raisonnablement une minorité d’environ 20% de la population. Les membres de cette minorité sont confrontés à de nombreuses discriminations officielles et non officielles, mais ils jouissent de beaucoup de droits fondamentaux attachés à la citoyenneté.

Dans leur écrasante majorité, les Palestiniens ne sont cependant pas citoyens d’Israël ni de quelque autre pays. Ils n’ont pas leur mot à dire auprès du gouvernement qui les gouverne de fait, ni aucune influence sur la législation, la réglementation, l’administration ou les tribunaux qui déterminent leur sort. Ils ne peuvent se déplacer sur plus de quelques kilomètres dans quelque sens que ce soit, sans l’autorisation d’une armée d’occupation hostile.

Ils n’ont pas le droit de vote. Ils n’ont pas de passeports. Ils n’ont, tout bonnement, aucun droit.

Dans un monde de citoyens, les Palestiniens restent le seul grand groupe de personnes apatrides.

C’est particulièrement frappant parce que la plupart ne sont pas des réfugiés et vivent dans leurs propres villes et villages.

De jeunes Palestiniens comme Ahed Tamimi n’ont jamais connu une autre situation. Ils ont grandi dans un contexte où ils savent qu’un autre peuple contrôle complètement leur vie et qu’ils sont absolument sans pouvoir. Leurs parents n’ont pas réellement d’autorité. Leurs pères font quotidiennement l’objet de toutes sortes d’humiliations arbitraires devant eux.

Certains essaient de rationaliser cette réalité. Ils critiquent les Palestiniens eux-mêmes, les Arabes ou d’autres. Et cette réalité fondamentale de pouvoir des Juifs face à une déresponsabilisation presque totale des Palestiniens est cependant toujours l’essence de la réalité vécue. C’est la base de la relation israélo-palestinienne. Cela, personne ne peut le nier.

Aucun peuple déresponsabilisé à ce point ne pourra jamais accepter cet état. Et on ne devrait pas attendre d’eux qu’ils l’acceptent.

Pourtant, de nombreux Israéliens et Américains juifs commencent à penser que les Palestiniens peuvent et devraient rester de fait sans pouvoir pour un temps indéfini. Non pas qu’ils réfutent fondamentalement quoique ce soit de ce que j’ai dit sur le traitement inhumain des Palestiniens. Mais simplement parce qu’ils considèrent que c’est pratique pour Israël.

Concrètement, les Palestiniens n’ont que deux moyens d’acquérir une quelconque autorité structurelle sur leur vie. Ils pourraient avoir un État indépendant. Ou ils pourraient devenir des citoyens égaux d’Israël ou d’une autre entité.

Il n’y a pas de troisième voie pour jouir des droits humains fondamentaux. L’alternative à ces options est la formalisation de l’apartheid israélien. Mais c’est ce que beaucoup de monde encourage maintenant ouvertement.

Le Wall Street Journal de cette semaine a réagi à la libération d’Ahed Tamimi en imprimant une sorte de pierre de Rosette [1] dans cette perspective. Daniel J. Arbess, un investisseur américain, propose ses « conseils » à Ahed Tamimi.

Évacuant cette brutale réalité comme « soi-disant occupation », il lui propose effectivement, à elle et à d’autres jeunes Palestiniens, un accord : ils peuvent jouir d’une certaine intégration « dans l’économie florissante d’Israël et dans sa culture de l’innovation » avec « autodétermination » des « collectivités locales » (quelque puisse en être le sens).

Voilà le piège : le « caractère juif de l’État » sera garanti « quelles que soient les circonstances démographiques ». Donc, même si les Palestiniens deviennent majoritaires, ce qui est probable à court terme, ils devront d’une certaine façon vivre dans un « État juif ». Arbess dit clairement qu’un élément central d’un tel arrangement sera de soutenir « le contrôle juif de l’immigration et d’autres politiques d’identité nationale et de sécurité ». Là encore, sous n’importe quelles conditions démographiques, apparemment.

Arbess ne cache pas son exigence de suprématie juive perpétuelle et garantie dans l’ensemble du pays, avec ou sans majorité juive. De fait, les Palestiniens peuvent retirer quelques bénéfices économiques secondaires et des miettes politiques localisées s’ils abandonnent tout espoir de dignité et d’autodétermination.

Cela fait fortement écho à la conception bien connue et grotesque du Premier ministre Benjamin Netanyahou, de « paix économique » et « d’État diminué » pour les Palestiniens. De fait cela veut dire qu’en effet les Palestiniens accepteront de vivre comme « humains diminués ».

Des signes perturbants émanent de l’envoyé spécial des USA au Moyen Orient, Jared Kushner et de l’ambassadeur des États Unis en Israël, David Friedman, laissant penser que l’administration Trump partage cette vision, et que tout « plan de paix » de son administration l’incarnera aussi.

Mais la « paix économique » est une absurdité parce qu’il s’agit d’un conflit politique et non d’une chamaillerie sur de l’argent. Même les litiges autour des terres cachent ce qui est de toute évidence sous-jacent : le pouvoir.

Il ne sert à rien de dire que les Juifs devraient savoir ce que signifie vivre sans pouvoir et soumis aux caprices et au contrôle de quelqu’un d’autre. Les gens n’agissent pas comme ça ; la souffrance est rarement source de noblesse. Comme toujours, les puissants font ce qu’ils peuvent et les faibles endurent ce qu’ils doivent endurer.

Mais la même dynamique de la psychologie humaine fondamentale signifie que les Palestiniens, parmi tous les peuples de la terre, ne vont pas être les seuls à accepter de vivre dans un état structurel de déresponsabilisation radicale, formalisée, fondamentale.

Arbess, Netanyahou et autres accepteraient-ils jamais une telle situation pour eux-mêmes ou pour leur famille ? Rêveraient-ils jamais de demander aux israéliens juifs de le faire ? Poser la question c’est y répondre – éventuellement avec une gifle.

Hussein Ibish est un chercheur résident de l’Institut des États Arabes du Golfe à Washington.

[1[NdT] Un fragment de stèle d’origine égyptienne portant trois versions d’un même texte, dans deux langues (égyptien ancien et grec ancien) et trois systèmes d’écritures (hiéroglyphes, démotique et grec). Elle joua un rôle clef dans le déchiffrement de l’égyptien hiéroglyphique par Jean-François Champollion en 1822 (Wikipedia)

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