Le long périple des enfants palestiniens vers l’école — devant les colons avec leurs armes

| Amira Hass pour Haaretz |Traduction CG pour l’AURDIP |Actualités

Depuis 14 ans, une jeep de l’armée israélienne doit accompagner une dizaine d’enfants à leur école, et de retour, pour éviter qu’ils ne soient harcelés, attaqués, ou aient à faire un long détour

Un chemin de terre devenant une route asphaltée. Filles et garçons d’âge scolaire y marchent, avec une jeep militaire avançant lentement derrière eux
Cette vision étrange est devenue une partie familière du paysage pour le village de Al-Tuwani au sud de Yatta, dans le sud de la Cisjordanie. Mais le matin du 9 septembre, quelque chose était différent. Au lieu de la jeep militaire, qui était en retard, il y avait un véhicule civil blanc. Son conducteur a essayé de bloquer les élèves et leurs deux accompagnateurs, des volontaires de l’organisation pacifiste italienne Opération Colombe.

L’homme, qui portait une chemise grise et une kippa, avec un fusil pointant sous sa chemise, est sorti de la voiture et a crié en hébreu : « Vous n’avez pas le droit de traverser seuls ». Ensuite, il a dit en anglais : « Vous n’avez pas le droit de traverser avant que les soldats n’arrivent ». Une accompagnatrice italienne a répliqué : « Ce n’est pas vrai. Les soldats ont déjà une heure de retard ». L’Israélien a maintenu sa position et a dit en anglais : « Eux [les enfants] n’ont pas le droit, et vous, n’avez même pas le droit d’être ici ».

Le groupe a continué à avancer. L’Israélien a dit à quelqu’un au téléphone : « Est-ce que vous venez ? Ils se baladent ici, les gauchistes et les Européens ». Apeurés, mais déterminés, les enfants ont continué de marcher parce qu’ils avaient déjà raté la première leçon et étaient sur le point d’être en retard pour la deuxième.

« Vous êtes un touriste, et en tant que touriste vous n’avez pas le droit d’être ici », a dit l’homme. « Attendez les soldats », a-t-il ordonné à l’accompagnatrice italienne. Elle l’a photographié. Il l’a photographiée. « Est-ce que vous êtes fier d’effrayer les enfants ? », a-t-elle demandé. L’Opération Colombe est une organisation pacifiste catholique qui prône la non-violence et ses volontaires vivent et travaillent au sein de la population civile dans des zones de conflit.

L’homme avec le fusil et la kippa a commencé à marcher rapidement, s’est rapproché des enfants d’un air menaçant et a continué ses avertissements au téléphone : « Des gauchistes et des Arabes marchent ici seuls ». Il a ensuite regagné en courant sa voiture blanche, où deux filles et un garçon d’âge scolaire étaient assis. Avec les enfants à l’intérieur, l’homme a avancé, a rattrapé les élèves et a essayé encore de les bloquer.

Traumatismes et cauchemars

Pendant les 14 dernières années, une jeep de l’armée a accompagné environ 10 élèves des villages troglodytes de Tuba et Maghaer al-Abeed à leur école à Al-Tuwani et retour. En novembre 2004, le comité de la Knesset sur les droits de l’enfant a décidé de fournir cette escorte militaire après avoir reçu des témoignages selon lesquels des Israéliens harcelaient ou attaquaient les élèves et leurs accompagnateurs.

Les membres du comité ont appris à cette occasion que le chemin court, normal, vers l’école — long de 2km environ— passe près de l’avant-poste illégal de Havat Ma’on. Pendant environ trois ans, des Israéliens venant de là ont bloqué la route aux Palestiniens locaux, y compris aux écoliers. Faute de choix, les enfants empruntaient de longues routes de contournement (de 5 à 7 kilomètres de long), ce qui les obligeait à se réveiller tôt et à revenir tard —juqu’à ce que leurs familles se décident à réclamer pour leurs enfants le droit de prendre la route courte.

Les membres du comité ont entendu parler des hommes masqués qui apparaissaient brusquement des bois où l’avant-poste est situé et attaquaient les accompagnateurs des enfants. Ils ont entendu parler d’attaques avec des chaînes, des enfants abandonnant l’école par peur des assaillants, des traumatismes et des cauchemars, et des appels téléphoniques à la police sans résultat. Des représentants de la police et de l’armée assistaient à la discussion.

Les membres du comité (Michael Melchior, Uri Ariel, Avshalom Vilan – qui a soulevé la question – Ran Cohen et Yakov Margi) n’avaient jamais imaginé qu’année après année, des nouveaux groupes de soldats auraient à accompagner de nouveaux groupes d’écoliers parce que ni la police ni l’armée ne mettraient fin à la violence des Israéliens contre les enfants.

Les membres du comité donnèrent aux autorités trois semaines pour mener l’enquête (afin d’identifier ceux soupçonnés des attaques) et, selon les comptes rendus de la discussion nous pouvons conclure qu’ils supposaient que ceci arrêterait le harcèlement.

« Il y a un consensus autour de cette table. Cela doit cesser », a déclaré Melchior, le président du comité.

« C’est intolérable – des hooligans qui attaquent de petits enfants avec des chaînes et tout ce que nous avons entendu, et avec des chiens. C’est simplement quelque chose qui n’est pas seulement immoral, mais aussi anti-juif, anti-religieux et contre tout ce qui est bon et propre dans notre monde. Ceci doit s’arrêter. Nous entendons que la police traite l’affaire avec le plus grand sérieux. »

Quatorze ans plus tard, le 9 septembre, deux soldats qui arrivaient avec environ 50 mn de retard (à 8:19 du matin au lieu de 7:30) ont couru vers les enfants effrayés qui étaient déjà près du village et vers l’Israélien qui les bloquait.

« Une minute », a dit le soldat au conducteur de la voiture blanche, qui a répondu d’une voix de plus en plus forte : « Qu’est-ce que vous voulez dire avec ‘une minute’, mes enfants vivent ici ». Et tout en pointant du doigt les enfants palestiniens, il a continué à hurler : « Ces voleurs, ces assassins, pourquoi est-ce qu’ils se baladent ici » Il a ordonné au soldat : « Arrêtez-les, pourquoi est-ce que vous les laissez se balader ici, d’abord arrêtez-les ». Ensuite il a ordonné aux soldats de prendre le passeport de la femme italienne (ils ne l’ont pas écouté).

Agression verbale et physique

Le 12 septembre, la jeep d’accompagnement est encore arrivée avec 40 mn de retard (malheureusement, le retard n’est pas inhabituel, selon les volontaires italiens). Cette fois, les enfants n’ont pas osé marcher seuls sur le chemin et ont attendu près de poulaillers appartenant à la colonie de Ma’on. Une femme israélienne qui était là a crié contre eux et est montée dans une voiture qui s’est arrêtée pour elle.

Peu de temps après, un autre Israélien est apparu dans sa voiture, est sorti et s’est approché des enfants en leur criant dessus. Les enfants effrayés se sont un peu éloignés et ensuite se sont arrêtés. Dix minutes plus tard, quand ils ont vu que l’Israélien qui avait crié était parti, ils se sont rapprochés à nouveau des poulaillers. C’est alors que la jeep de l’armée est arrivée et les a accompagnés jusqu’à la barrière au bout de la route.

Le porte-parole des forces de défense israéliennes a dit en réponse que « les Forces de défense israéliennes ont protégé le déplacement des enfants palestiniens de Tuba à l’école à Al-Tuwani depuis plusieurs années, à cause des événéments pendant lesquels les écoliers ont été exposés à des agressions verbales et physiques sur la route près de la ferme Ma’on ». 

« Dimanche 9 septembre et mercredi 12 septembre, une équipe des Forces de défense est arrivée sur place et formé une barrière entre les enfants et les colons et permis aux écoliers de passer en sécurité. Pendant ces événements il y avait un retard dans l’arrivée de l’escorte et les Forces de défense vont faire un effort pour adapter les horaires des accompagnateurs à l’usage des écoliers. Les forces de défense ont reçu des instructions pour empêcher tout incident violent et maintenir l’ordre et le bon programme. »

Jeudi matin, l’escorte avait un retard de 20 minutes.

Ce ne sont pas les seuls incidents violents à Al-Tuwani des jours-ci. Selon les habitants et les volontaires italiens, l’après-midi du 6 septembre, un Israélien venant de l’avant-poste s’est approché d’une maison palestinienne à Al-Tuwani et a jeté des pierres sur une habitante du village. D’autres habitants se sont précipités pour la défendre et l’Israélien est parti.

Peu de temps après, le coordinateur de la sécurité de Ma’on a été vu près de la grille de l’avant-poste et deux jeeps de l’armée sont immédiatement apparues. Les soldats ont parlé aux habitants et leur ont montré un ordre affirmant que c’est une zone militaire interdite aux Israéliens et aux militants internationaux.

Le 7 septembre, encore une fois dans l’après-midi, deux hommes masqués, se tenant dans les bois de l’avant-poste et munis de lance-pierre, ont jeté des pierres aux personnes marchant sur le chemin vers Tuba. Le soir du samedi 8 septembre, il a été découvert que sur les terres des villageois de Wadi Humra, neuf oliviers avaient été abattus et détruits.

L’après-midi du 9 septembre (le jour où l’escorte de l’armée est arrivée en retard), huit autres oliviers ont subi le même sort. Le 11 septembre, deux Israéliens sans masque se sont approchés des maisons d’Al-Tuwani. Les habitants se sont rassemblés pour les bloquer. Des soldats sont apparus immédiatement et ont poussé les Palestiniens vers leurs maisons. Une trentaine de soldats ont été déployés dans les bois et à l’avant-poste et ont empêché d’autres Israéliens d’approcher du village.

Les soldats étaient suivis par des membres de la police des frontières qui ont maintenu les Israéliens éloignés des villageois. La veille de Yom Kippur, le 18 septembre, un autre olivier détruit a été retrouvé. Et le jour de Yom Kippur, l’escorte armée pour les enfants est arrivée, mais encore une fois avec une demi-heure de retard.

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