Le boycott universitaire : succès américain contre censure française

Les assassinats du mois dernier à Charlie Hebdo ont révélé un paradoxe dans les attitudes des Français concernant la liberté d’expression. D’un côté, les déclarations publiques françaises affichent un attachement rhétorique à une liberté sans limite de la parole comme l’un des fondements de la République ; de l’autre, il est toujours impossible ne serait-ce que de débattre des valeurs du boycott universitaire d’Israël sur pratiquement n’importe quel campus universitaire français. La liberté de parole est plus profondément enracinée aux États-Unis, surtout peut-être dans les universités. Certes il y est encore possible de sanctionner un universitaire qui exprime des choses que certains membres influents de la communauté universitaire ne veulent pas entendre, comme l’a démontré le retrait de Steven Salaita de son poste l’année dernière, à l’université de l’Illinois. Sauf qu’il n’est pas possible d’imposer une telle punition motivée par le contenu du discours – pour une institution d’État comme l’université de l’Illinois, ce serait probablement inconstitutionnel. Salaita a plutôt été sanctionné pour s’être montré injurieux et par conséquent non professionnel. Quand plusieurs responsables de l’État de New York ont menacé en 2013 de retirer son financement au Brooklyn College pour avoir organisé un débat avec Omar Barghouti et Judith Butler, partisans du BDS, ils ont aussitôt été condamnés par le président de l’université et désavoués par le maire d’alors Michael Bloomberg et le gouverneur Andrew Cuomo, tous deux officiellement connus pour leur hostilité au BDS, et ce au nom de la liberté de parole. Le mois dernier, le président de l’université de Californie de Santa Cruz a défendu son choix en faveur d’une militante très connue et favorable à BDS, Angela Davis, pour présenter le discours annuel du Martin Luther King Day – un discours intitulé « Le racisme, le militarisme, la pauvreté : de Ferguson à la Palestine » -, face à une opposition tonitruante des organisations nationales pro-sionistes. Une résolution présentée à la réunion de décembre dernier de l’Association américaine d’anthropologie, appelant l’organisation à prendre publiquement position contre le boycott universitaire, n’a été approuvée que par 52 voix sur les 700 exprimées. Aux États-Unis, on peut au moins compter sur cela.

Soutenu par cette tradition de la libre expression, le mouvement BDS continue de prendre de l’ampleur sur les campus américains, à la grande consternation de ses opposants. L’Association des études asiatiques et américaines et l’Association des études américaines ont toutes deux voté leur soutien au boycott universitaire pendant l’hiver 2013-2014. Quelque mille anthropologues ont signé des pétitions en faveur du boycott, pendant que 400 seulement signaient une déclaration anti-boycott. Une autre déclaration pro-BDS a récemment été signée par 29 professeurs de l’université de Stanford, représentant presque toutes les disciplines. La déclaration sur la page d’accueil de l’USACBI, campagne US pour le boycott universitaire et culturel d’Israël, répertorie désormais 1234 partisans universitaires.

Il est trop tôt, bien sûr, pour dire que le mouvement BDS est majoritaire, et des résolutions, même modérément critiques du traitement par Israël des Palestiniens, ont été repoussées lors des récentes rencontres annuelles de (la très importante) Association américaine d’histoire et de (la plus importante encore) Association de langues modernes. Cependant, contrairement à la situation en France, aux États-Unis le boycott universitaire est considéré comme une option légitime. Ses adversaires sur les campus tentent de discréditer le BDS à travers un débat (plus ou moins bien) argumenté, et non pas en utilisant des mesures administratives, comme en France, pour rendre ce débat impossible.

Ainsi, les opposants à BDS les plus écoutés, ont publié en novembre dernier un livre dont le titre est « Les arguments contre les boycotts d’Israël ». Ceci en réaction à la publication fin 2013, d’un numéro du Journal des libertés universitaires prenant très fortement parti en faveur du BDS, par l’Association américaine des professeurs d’université. Cette publication faisait suite elle-même à la sortie en 2012 du livre, « Les arguments en faveur des sanctions contre Israël », édité par le leader de la campagne BDS Omar Barghouti et la militante canadienne Naomi Klein, un recueil d’essais écrits principalement par des universitaires.

Les étudiants sont également très impliqués dans le BDS, spécialement pour soutenir le désinvestissement de leur université des entreprises qui prennent part aux violations des droits de l’homme en Israël. Les responsables d’organisations d’étudiants de six campus, sur les neuf, des universités de Californie (UC) - où le Mouvement pour la liberté d’expression est né en 1964 – ont voté des résolutions « appelant les Régents (conseils d’administration) des UC à désinvestir leurs capitaux et fonds de pension d’entreprises comme Raytheon, Hewlett-Packard, Caterpillar et Cemex ». En décembre 2014, les étudiants de troisième cycle affiliés au syndicat local des United Auto Workers 2865 (les Travailleurs unifiés de l’automobile) ont voté, par une majorité de 65 % contre 35 %, leur ralliement au mouvement BDS – le premier grand syndicat à agir ainsi aux États-Unis.

Il y a maintenant des initiatives en faveur du boycott et du désinvestissement sur les grands campus, à travers tout le pays, et dans un nombre grandissant d’associations professionnelles – trop nombreuses pour les nommer ici. Et bien sûr, on voit aussi des mouvements d’opposition qui se développent ; par exemple, le Conseil consultatif universitaire du « Troisième récit », qui se décrit lui-même comme une initiative du « sionisme libéral », a attiré un certain nombre de partisans d’Israël. Ce qui m’a frappé le plus, c’est la rapidité avec laquelle le BDS est devenu un élément du paysage universitaire, rendant de plus en plus difficile pour les collaborateurs du Troisième récit de conserver leur image de gauchiste.

Comme c’est souvent le cas, des artistes sont en première ligne, notamment des artistes avec une identité universitaire. L’été dernier, la Coalition des Arts pour le BDS a recueilli les signatures de militants du monde de l’art aussi reconnus que Martha Rosler, Lucy Lippard, et Ariella Azoulay, de même que d’universitaires comme Judith Butler, Gayatri Spivak, et David Graeber, sur une pétition appelant les participants à se retirer d’une exposition itinérante qui s’achevait au Technion (l’Institut Technologique d’Israël). Cette année, la New School à New York accueille une série de six séminaires, nommée « Assumons le Boycott : Résistance, Agence et Production culturelle » - fondamentalement une série de guides pratiques philosophiques pour les artistes et les universitaires alliés qui sont prêts à « assumer » le boycott culturel.

Comment peut-on expliquer que le BDS enregistre dans les universités US des avancées qui sont inconcevables en France, alors que 100 % des sénateurs US et une majorité écrasante de membres de la Chambre des Représentants ont voté l’été dernier un soutien à la guerre “Bordure protectrice” contre Gaza ? En dehors d’un engagement plus constant des Américains pour la liberté d’expression, je pense à quelques raisons évidentes :

  1. Les boycotts et, plus généralement, la désobéissance civile occupent une place d’honneur dans l’histoire américaine. Le Boston Tea Party, dont le nom a récemment été piraté par le mouvement d’extrême droite Tea Party, a été un acte symbolique d’une importance considérable dans la création rapide d’une conscience nationale. Henry David Thoreau a théorisé la désobéissance civile comme moyen pour une opposition pacifique à l’injustice soutenue par le gouvernement, à l’époque où des centaines d’Américains enfreignaient la loi pour donner la liberté à des milliers d’esclaves dans le Nord. Dans les années cinquante et soixante, le Mouvement des droits civiques a pratiqué la désobéissance civile durant les boycotts les plus célèbres et les plus suivis de l’histoire américaine. Le mouvement anti-apartheid des années soixante-dix et quatre-vingt comprenait un boycott universitaire total, avec des initiatives sur un grand nombre de campus, afin de se désinvestir d’Afrique du Sud, et il a abouti à une imposition de sanctions par le Congrès US. Les boycotts des raisins et de la laitue dans les années soixante-dix ont contribué à gagner le droit de s’organiser pour les travailleurs agricoles migrants, en Californie et ailleurs. En revanche, les boycotts n’ont jamais été une tactique privilégiée par les mouvements de masse en France.
  2. Les juifs américains sont très bien représentés à la direction du mouvement BDS. Le groupe Une Voix juive pour la paix (JVP) a été un défenseur constant et extrêmement efficace du mouvement palestinien, et du BDS en particulier. Même chose pour l’UJFP. Mais les membres de JVP sont beaucoup plus nombreux. Bien que le BDS soit accusé d’antisémitisme aux USA, comme en France et ailleurs, la visibilité d’organisations comme JVP et d’outils journalistiques comme Mondoweiss rendent une telle allégation beaucoup moins crédible.
  3. Les Palestiniens sont eux aussi extrêmement présents à la direction du mouvement BDS. Au nombre considérable d’Américains d’origine palestinienne, on peut ajouter cette importante population d’étudiants palestiniens d’Israël et de Palestine, de même que de la diaspora, pour lesquels les États-Unis sont la destination outre-mer préférée pour les études universitaires.
  4. Et les organisations de défense des droits des minorités ont progressivement montré l’exemple en soutenant le BDS. Ce n’est pas par hasard qu’Angela Davis a fait figurer la Palestine à côté de la violence policière à Ferguson, au Missouri et ailleurs, dans son discours honorant la mémoire de Martin Luther King. Les communautés minoritaires agressées aux États-Unis n’ont aucun mal à voir dans leur difficile situation et les agressions répétées contre Gaza la démonstration d’une même injustice. Les récentes manifestations protestant contre l’échec à faire juger les policiers assassins de Michael Brown (à Ferguson) et d’Eric Garner (à New York) incluaient régulièrement des symboles exprimant le parallèle avec Gaza.

L’analyse du contexte de la réaction populaire aux attentats au siège de Charlie Hebdo peut fournir des indices quant à la géométrie variable de la liberté de parole en France.

  1. L’attentat a touché les Français chez eux. Ce sont des Français qui ont été attaqués – pas un peuple lointain et étranger qui aurait peu d’affinité culturelle avec la France. Peut-être que les Français ne se sentent pas concernés par les événements dans le monde, estimant qu’ils n’affectent pas directement leurs vies.
  2. Pendant l’occupation nazie de la France, de nombreux Français ont aidé à la déportation des juifs vers les camps de concentration. Un chapitre noir de leur mémoire nationale qui rend le pays méfiant à l’égard de tout débat et toute critique qui pourraient vaguement être interprétés comme de l’antisémitisme, comme le mouvement anti-BDS tente de les représenter.
  3. Les Français, et même la gauche française, ne sont pas encore prêts à accepter des leaders associés de trop près à des communautés minoritaires. En effet, l’existence même de ces communautés est soit niée, soit stigmatisée comme un problème social qui doit être maîtrisé par l’intégration aux valeurs présumées de la République. Voilà qui contraste avec les États-Unis, où presque tous les mouvements populaires les plus importants de la période de l’après-guerre – du Mouvement pour les droits civiques aux manifestations d’aujourd’hui contre la violence policière – ont eu pour caractéristique d’être dirigés par des gens issus des minorités.

En dépit de ces faiblesses, il ne fait aucun doute que la prise de conscience par l’opinion française du malheur des Palestiniens a précédé de bien des décennies sa perception aux États-Unis, laquelle n’a pris racine qu’au cours de ces dernières années. On peut espérer que les assassinats au siège de Charlie Hebdo serviront à rappeler la nécessité de défendre la liberté d’expression, même – et surtout – quand il s’agit de dire ce que les puissants ne veulent pas entendre.

Michael Harris est Professeur à l’Université Paris-Diderot et Secrétaire de l’AURDIP. Il est l’auteur de Mathematics without Apologies : Portrait of a Problematic Vocation publié par Princeton University Press.

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