Le Boycott d’Israël est pérenne

La résolution de l’Association Américaine d’Anthropologie s’engageant à accepter de boycotter Israël vient de perdre par un vote de 2 423 membres contre 2 384. La proximité des résultats du scrutin montre à quel point cette question divise les intellectuels aux États Unis et à l’extérieur. Il est clair, également, que le boycott académique et plus largement le boycott, désinvestissement, sanctions, c’est à dire le mouvement BDS, est maintenant implanté sur les campus.

Même si la résolution ne va pas entrer en vigueur, en novembre, ses organisateurs ont convaincu 88% des membres électeurs, lors d’une réunion de l’une des plus grosses organisations d’universitaires au monde, de considérer effectivement le boycott des institutions académiques israéliennes. Puis, ils ont presque atteint l’égalité des voix lors du référendum lui-même. Un taux de participation sans précédent de 51% de membres d’AAA. Le boycott académique, même sa simple possibilité, nous oblige à porter davantage attention à des éléments que nous pourrions autrement considérer comme secondaires dans notre quotidien. C’est une bonne chose.

Le boycott agit comme un correctif de l’exercice arbitraire du pouvoir. Il surgit lorsque le dialogue fait défaut.

Les promoteurs de la résolution ont réalisé cet exploit en dépit d’une opposition générale au boycott d’Israël de la part de gouverneurs, de financiers, de présidents d’universités et de dirigeants d’États. De nombreux États ont introduit une législation qui réduit le droit à la parole s’il s’agit de la politique israélienne. Ce mois-ci, le gouverneur de New York, Andrew Cuomo, a donné ordre aux agences étatiques qu’il contrôle de désinvestir des organisations et entreprises liées à BDS, un geste que nombre de juristes considèrent inconstitutionnel. Divers collèges universitaires ont cherché à conceptualiser la critique d’Israël comme une forme d’antisémitisme et donc comme un discours de haine. Ceux qui soutiennent BDS, en d’autres termes, ne sont pas seulement en conflit avec leurs collègues ; ils ont eu des démêlées avec des institutions capables de leur nuire gravement. Même ceux qui s’opposent au boycott académique devraient être attentifs aux forces qui utilisent cela comme prétexte pour intervenir sur le campus.

Les gens qui sont absorbés dans le débat se fixent généralement sur l’éthique et la philosophie du boycott académique, mais cela dépasse la question de savoir si c’est un geste politique approprié. Il est primordial de se demander tout d’abord pourquoi le boycott académique existe. Ce n’est pas une diversion futile par rapport au travail sérieux d’enseignement, de service et de recherche. C’est une affirmation de l’idéal d’égalité d’accès qui sous-tend cette action. Le but immédiat du boycott académique est d’offrir notre amitié à nos collègues de Palestine. Son but ultime est d’aider à alléger les conditions misérables dans lesquelles ils travaillent souvent, ce qui est plus que nécessaire.

Les violations de la liberté académique palestinienne, et des atteintes bien pires, continuent sans relâche. Étudiants et enseignants en Palestine doivent affronter des checkpoints, des fermetures de campus, la violence policière, la destruction de leur équipement, et un système juridique inéquitable. Israël opère des raids et des bombardements périodiques sur les universités palestiniennes. Les étudiants et les formateurs sont arrêtés pour leurs paroles et leur activité militante – c’est le cas tout récent de l’astrophysicien Imad Barghouti de l’Université Al-Qods, accusé d’incitation à cause d’un post sur Facebook, après avoir déjà passé trois mois en prison.

Chaque fois qu’une action BDS remporte un succès, les administrateurs des collèges universitaires se mobilisent avec une rapidité remarquable pour la condamner comme anathème aux valeurs de l’investigation libre. Mais ils se montrent silencieux, consentants ou encourageants lorsque des groupes pro-Israël lancent des initiatives qui violent effrontément les droits constitutionnels, les principes de la liberté académique ou l’intégrité des étudiants et des professeurs d’université. Je ne suis pas du tout impressionné par l’invocation de la « liberté académique » pour justifier l’entrave au boycott, que les tribunaux américains ne cessent de traiter comme une forme de droit de parole.

La liberté académique n’a jamais été appliquée de façon égalitaire. Selon les époques, certains groupes ont beaucoup moins de latitude que d’autres pour exprimer des critiques impopulaires. La répression contre les intellectuels qui se font entendre sur le racisme et l’inégalité prépare l’ère du McCarthysme. La tendance qui traverse les époques de façon permanente fait que ceux qui s’opposent à la violence structurelle ou au pouvoir d’État sont les plus susceptibles de subir des représailles. Entre les deux parties en discussion sur BDS, seul le côté qui agit en faveur des droits humains des Palestiniens est confronté à une répression systématique.

Dans ces temps de concentration financière et de mécontentement, on peine à trouver un lieu où il y ait plus de discipline et de solidarité qu’au sein de la classe dirigeante des campus, qui baigne dans son opposition verrouillée à toute critique d’Israël. Les intellectuels devraient considérer sérieusement l’utilité du boycott académique, basée sur ce seul fait. Il agit comme correctif de l’exercice arbitraire du pouvoir. Le boycott surgit lorsque le dialogue fait défaut.

Tandis que l’élan pour réduire la question à son effet sur les intellectuels des États Unis et d’Israël est compréhensible, il est important de penser aux Palestiniens et à ceux qui risquent la répression pour le fait de critiquer Israël. BDS n’existe pas pour protéger le confort des intellectuels occidentaux. BDS offre une voie éthique pour répondre aux appels à la solidarité de ceux qui doivent survivre à la brutalité de l’occupation militaire.

Le score étroit du vote de l’AAA montre que le boycott académique est là pour durer, au moins aussi longtemps que l’occupation israélienne le nécessite. Les promoteurs de la résolution se sont engagés à continuer et des résolutions similaires ont été votés après avoir été rejetées dans un premier temps.

Tandis que des associations universitaires discutent du boycott, les comptes finaux sont moins importants que l’éthique que nous créons en imaginant un monde qui traite les Palestiniens dignement. Grâce à la résolution de l’AAA sur le boycott, le nombre augmente de gens qui parlent ouvertement de l’occupation militaire israélienne et de ses violations des droits humains palestiniens, ce qui est, en soi, une victoire considérable.

Cette discussion doit continuer. Nous pouvons débattre ad nauseam de la probité du boycott académique mais il serait plus utile de poser le problème de la répression et de l’occupation qui est à l’origine du mouvement de boycott.

Steven Salaita est professeur invité d’Études Américaines à l’Université Américaine de Beyrouth. Son dernier livre est Rites incivils : la Palestine et les limites de la liberté académique (Haymarket Books, 2015).

|Formulaires et listes
Faire un don

Votre don à l’AURDIP nous permettra de financer nos activités, d’imprimer des documents, de publier des informations, et de faire campagne auprès des universitaires.
Faire un don

Newsletter