La raison inquiétante pour laquelle militants israéliens et palestiniens se rapprochent

| Hagai El-Ad pour Haaretz |Traduction J.Ch. pour l’AURDIP |Tribunes

La liberté d’expression israélienne est remise en question, et c’est plutôt surprenant.

Quel est le degré exact de « démocratie israélienne » ces temps-ci ? Pour l’évaluer, il est utile de l’interpréter à travers le regard d’un Palestinien. Mai Da’na vit à Hébron. Tard un soir d’hiver de février 2015, des soldats israéliens sont entrés chez elle. Pour les Palestiniens de Cisjordanie, cela fait partie de leur vie quotidienne : Comme le stipule l’Ordre Concernant les Clauses de Sécurité, « Un fonctionnaire ou un soldat est autorisé à entrer, n’importe quand, n’importe où. » Aucun mandat de perquisition n’est exigé, aucune norme juridique telle que « cause probable » ou « soupçon raisonnable » ne sont même pertinentes.

En Palestine occupée, l’état d’exception permanent de Giorgio Agemben, ce n’est pas de la philosophie : c’est une réalité. En fait, cette réalité dure depuis 50 ans, presque le double des 26 ans de la vie de Da’na. Pour en saisir tout le sens, il suffit de regarder la vidéo qu’elle a enregistrée cette nuit-là, quand les soldats ont fait irruption chez elle, exigeant qu’elle réveille sa jeune enfant.

A la différence de Da’na, je suis Juif, citoyen israélien. Je vis à Jérusalem Ouest. Ma situation est très différente, par les millions de façons dont diverge la vie des sujets et celle des maîtres. Et pourtant, nos espaces sont interconnectés.

Ces dernières années, Da’na a commencé à travailler bénévolement dans le Projet Camera de B’Tselem. Des femmes vidéographes se sont constamment distinguées parmi les quelques 200 volontaires de ce projet de journalisme citoyen, dont le but est de dépeindre la réalité de l’occupation. Aussi, ce ne fut pas une surprise quand, en août 2017, le projet fêtant son dixième anniversaire, B’Tselem a décidé de présenter, à la Cinémathèque de Jérusalem, un programme intitulé « Femmes palestiniennes, de la Première Intifada à Aujourd’hui », présentant des séquences entièrement tournées par des femmes – dont une vidéo de Mai Da’na.

Dépister la réalité de la vie d’un côté de la Ligne Verte ou de l’autre côté de cette ligne est assez facile. Mais ce qui a traversé la ligne avec ce dépistage, ce fut bien plus que ces simples image d’Hébron ou autres lieux de Cisjordanie. A la suite de cette soirée, le ministère israélien de la Culture a très officiellement écrit au ministère des Finances pour exiger que le financement de la Cinémathèque de Jérusalem soit réexaminé à la lumière de la projection des volontaires de B’Tselem. Le fondement juridique de cette réclamation a été codifié par la Knessett en 2011, sous la forme de la « Loi sur les Fondements du Budget (Amendement 40) : Réduction du Budget ou Soutien aux Activités Contraires aux Principes de l’Etat ».

Ces derniers mois, la ministre de la Culture Miri Regev a financé une campagne contre les artistes, scénaristes, théâtres – et oui, cinémas – qui osent produire des événements, des pièces ou des films qui « incitent à combatte Israël ». Selon Regev, montrer la vérité sur la domination d’Israël sur les Palestiniens, c’est de « l’incitation ». Elle souhaite mettre en place ce qu’elle appelle, dans un mode très orwellien, « la liberté de financement » : la liberté de ne pas financer une parole artistique qui traite de l’état constant d’exception en place à quelques kilomètres seulement de la Cinémathèque de Jérusalem.

Non-options, non-citoyens

Les citoyens – surtout les citoyens juifs – qui vivent du côté israélien de la Ligne Verte ont généralement l’habitude d’exercer leurs droits à la liberté d’expression. Mais en Palestine occupée, la liberté d’expression a été une non-option depuis août 1967, deux mois après le début de l’occupation, quand l’Ordre N° 101 a été émis. Son point de départ, c’est que les résidents palestiniens n’ont aucune liberté inhérente de manifestation ou d’expression et que, même une résistance non violente et une manifestation civile impliquant une réunion pacifique sont interdites. Depuis 50 ans, nous avons défini presque toute opposition des Palestiniens au régime d’occupation comme de l’incitation, tout en leur refusant les libertés humaines fondamentales comme la liberté d’expression. Qui peut réellement s’étonner que la projection d’une série de vidéos consacrées à l’occupation soit maintenant qualifiée – bien sûr – d’incitation, et que la liberté d’expression d’Israéliens soit remise en question ? On ne peut nier l’ironie de ce processus, qui fait se rapprocher les ONG israéliennes et palestiniennes : non pas parce que l’espace civique s’élargit en Palestine occupée, mais parce qu’il se rétrécit en Israël occupant.

Bien sûr, pour les millions de Palestiniens non-citoyens, sans droits politiques, que nous avons gouvernés à base de décrets militaires depuis des décennies, l’espace démocratique s’est effondré depuis longtemps. La vulnérabilité occasionnelle des foyers palestiniens n’est qu’un exemple de la grande fragilité de la vie, dans un endroit où Israël détient le contrôle en toute impunité, grâce à des décisions administratives arbitraires, sur la possibilité pour la population de voyager à l’étranger, d’obtenir un permis de travail, de se marier, d’accéder à leurs terres, de construire une maison – pour ne citer que quelques exemples.

Et qu’en est-il de la vie en Israël ? Mettre sur le même plan les ONG qui s’opposent à l’occupation et les traîtres au service de puissances étrangères suspectes est devenu la routine, du premier ministre au plus humble citoyen. Dans cette réalité actuelle, un mélange constant d’intimidation, d’infiltration et de législation est la nouvelle norme. Le besoin de maintenir l’apparence de normes démocratiques a été le plus souvent négligé, remplacé par un fort besoin politique de démontrer à un public enthousiaste que le gouvernement est à la recherche de la cinquième colonne.

Les efforts déployés par la ministre de la Culture ne représentent que quelques exemples des nombreuses initiatives conduites dans le même esprit. Toutes ensemble, elle expriment le rétrécissement de l’espace laissé à la liberté d’expression et à la société civile. C’est un processus qui s’est installé principalement ces sept dernières années, progressant parallèlement aux spirales descendantes dans des pays comme La Hongrie, l’Inde et la Turquie. L’autoritarisme croissant à Jérusalem peut être repéré même d’aussi loin que Berlin : En juin 2017, un porte-parole du ministère allemand des Affaires Etrangères a dit de la Hongrie qu’elle avait rejoint « les rangs de pays comme la Russie, la Chine et Israël, qui considèrent de manière évidente le financement des ONG, des efforts de la société civile, par des donateurs de l’étranger comme pour le moins un acte inamical ». Quelques mois plus tard, Israël avait l’honneur douteux d’être distingué dans le rapport annuel du Secrétaire général de l’ONU sur « la Coopération avec les Nations Unies, ses Représentants et ses Mécanismes dans le Champ des Droits de l’Homme », connu officieusement sous le nom de « rapport des représailles ».

Réductions de financement

De tous les efforts faits pour agir contre les ONG de défense des droits de l’Homme, le plus constant a été d’essayer de restreindre l’accès au financement international. Mais le gouvernement ne peut pas simplement faire voter une loi à laquelle on attachera un addendum avec la liste des associations indésirables – ce serait trop visible. Il a fallu plusieurs années et quelques versions législatives avant de pouvoir identifier un critère administratif qui pourrait s’appliquer exclusivement aux, eh bien, indésirables : les associations avec un pourcentage relativement haut de « financement par une entité étatique étrangère ». Comme les gouvernements étrangers sont plus susceptibles d’investir dans la promotion des droits de l’Homme que dans la progression de l‘occupation, en observant le financement relatif d’une ONG venant de ce genre de source, on peut constituer une liste de facto des ONG recherchées par le gouvernement, sans avoir à les lister individuellement.

Cette logique était au coeur de l’amendement de 2016 à la Loi Requérant Divulgation par les ONG Soutenues par des Entités étatiques étrangères, qui stipule que les associations qui reçoivent 50 pour cent ou plus de leur financement de sources issues d’une « entité étatique étrangère » devront pratiquement s’identifier à des ONG agents de l’étranger. L’amendement fut d’abord vendu comme « faisant progresser la transparence ». Ce ne fut pourtant jamais vraiment la question, puisque la loi requérait déjà des ONG de faire un rapport public annuel sur toutes les donations reçues, de 20.000 shekels (environ 5.900 $) et au-dessus. Par ailleurs, depuis 2011, les organisations à but non lucratif doivent remplir des rapports trimestriels sur toutes les donations venues d’entités étatiques étrangères. En tout état de cause, depuis qu’elle a été votée, cette loi a servi de base pour les lois suivantes, complètement éloignées de la « transparence », mais plutôt traitant de façon tout à fait transparente l’humiliation publique et les restrictions administratives et les charges sur les ONG de défense des droits de l’Homme.

L’amendement n’empêche pas de recevoir des financements de l’étranger. Cependant, en juin 2017, le premier ministre Benjamin Netanyahu a publiquement confirmé qu’il avait chargé le ministre du Tourisme Yariv Levin de formuler un nouveau projet de loi qui bloquerait le financement des organisations à but non lucratif par des gouvernements étrangers, dans une démarche visant explicitement les associations de défense des droits de l’Homme qui s’opposent à l’occupation. Le ministre Levin a expliqué à Haaretz le changement de position du gouvernement, de la promotion d’un projet de loi qui ne limitait pas le financement par des gouvernements étrangers à la recherche d’une législation qui le bloquerait. Il a expliqué que la nouvelle administration américaine l’avait rendu possible : « On n’aurait pas pu y arriver dans la période de l’administration Obama. Elle était très mal à l’aise à propos du projet de loi. L’administration actuelle n’a aucun problème à ce sujet.

Passer la ligne

Les Palestiniens ne peuvent pas facilement passer la Ligne Verte et entrer en Israël : il leur faut des permis spéciaux. La pensée autoritaire, cependant, ne nécessite pas ce genre de permis, un feu vert des pouvoirs compétents suffira. De la même façon, les vents qui soufflent de Washington semblent être ressentis des deux côtés de la Ligne Verte. Quelques semaines après l’interview de Levin, c’est le ministre de la Défense Avigdor Lieberman qui a utilisé un langage presque identique – mais alors dans le contexte d’actions de l’autre côté de la Ligne Verte, à savoir la possibilité de poursuivre la démolition de villages entiers palestiniens – Khan al-Ahmar, à l’est de Jérusalem, et Sussla dans les Collines Sud d’Hébron.

L’enregistrement de Da’na a lui aussi passé la Ligne Verte. Sa modeste projection devant un public d’une centaine de spectateurs a suffi pour que le gouvernement déclenche un examen de style McCarthiste de l’une des institutions culturelles les plus solides d’Israël. Car, pour permettre d’accroître l’oppression sur les Palestiniens, réduire encore plus les Israéliens au silence est maintenant jugé nécessaire. Nos destins sont entremêlés.

Parallèlement, les mécanismes internationaux qui ont quelque peu retardé ces développements sont entremêlés. Non seulement de nombreux acteurs internationaux ont l’habitude de chercher leur réplique à Washington – maintenant sous Trump – mais la direction d’Israël est aussi encouragée par les vents favorables qui soufflent depuis des pouvoirs autoritaires qui émergent à travers le monde.

Aussi justement inquiétants que le soient ces développements négatifs en Israël, ce ne sont pas ces raisons qui empêchent de considérer ce pays comme une démocratie. Pour cela, nous n’avons pas besoin de nous focaliser sur ces dernières années, mais d’ouvrir les yeux sur le demi siècle passé. Le pouvoir d’Israël sur des millions de Palestiniens sans droits politiques a fonctionné tout ce temps excepté les 19 premières années d’existence d’Israël en tant qu’Etat indépendant. Voilà pourquoi Israël n’est pas une démocratie, et ne l’a pas été depuis des décennies. Nous vivons dans une réalité à un Etat du Jourdain à la Méditerranée, Etat dont l’état d’exception constant est celui des maîtres et des sujets, de millions de personnes jouissant de droits politiques – et de millions n’en jouissant pas.

Cependant, voilà ce que j’adopte véritablement : Oui, le réalignement autoritaire mondial est réel. Si vous avez quelques doutes, écoutez simplement Netanyahu, Trump, Modi, Orban et les nombreux autres qui rêvent de rejoindre leurs rangs. Mais il n’est pas préétabli que ce sera le seul réalignement dont l’humanité sera le témoin au 21ème siècle. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est une réalisation trop précieuse, obtenue après des souffrances inimaginables subies par les humains. Nous savons ce qui est en jeu. Nous pourrions aussi bien nous dresser tous ensemble pour que « les droits égaux et inaliénables de tous les membres de la famille humaine » se réalisent, pour que « le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde » soit solide comme un roc. Il n’y a pas d’assurance de succès : seulement la certitude que c’est un avenir pour lequel cela vaut la peine de se battre.

Hagai El-Ad est directeur exécutif de B’Tselem, Centre israélien d’information pour les Droits de l’Homme dans les Territoires Palestiniens Occupés. Cet article est d’abord paru dans une version plus longue dans « Réclamer un espace civique : Perspectives et connaissances issues et en direction des militants »,édition spéciale du Journal International Sur sur les Droits de l’Homme.

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