La mort lente des réfugiés palestiniens au Liban

| Emmanuel Haddad pour Middle East Eye |Actualités

Lésés de leurs droits depuis plusieurs années face aux coupes budgétaires progressives de l’UNRWA, ils voient la fin de la contribution américaine à l’agence onusienne comme une menace pour leur survie et une atteinte à leurs droits fondamentaux

CAMP DE CHATILA, Liban – Il est 7 h 30 à Chatila ce jeudi 13 septembre, l’heure pour Brahim de déclencher la stridente sonnerie de l’école Ramallah pour réveiller les tympans des 820 élèves du seul établissement scolaire primaire du camp de réfugiés palestiniens, situé au sud de Beyrouth. Un torrent d’énergie bruyante et brouillonne enfile les marches de l’escalier qui mène aux salles de classe, où les enfants se lancent dans l’alphabet en anglais ou les règles de mathématiques. « A, B, C, D, E, F, G », entonnent les jeunes Palestiniens du Liban et de Syrie en riant.

Au premier abord, rien dans la rentrée de l’école gérée par l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) ne laisse filtrer « la plus grande et la plus sévère crise financière de l’histoire » de l’UNRWA, décrite par son commissaire général Pierre Krähenbühl comme un « navire en plein naufrage ».

Le 31 août dernier, les États-Unis ont en effet annoncé la fin de leur contribution financière à l’agence onusienne. Principal donateur, Washington n’avait distribué que 60 millions de dollars en janvier 2018, au lieu de 364 millions l’année précédente (30 % du budget de l’agence).

Une décision soutenue par Israël, dont le Premier ministre Benyamin Netanyahou déclarait en juin 2017 devant ses ministres : « L’UNRWA a prolongé, plutôt que résolu, le problème des réfugiés palestiniens, et il est temps que l’agence soit démantelée et fondue dans le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) ».

Le retrait américain a créé un gouffre financier dont le porte-parole de l’organisation Chris Gunness a résumé l’impact abyssal : « Fin septembre, l’UNRWA n’aura plus un sou, y compris pour les écoles et les centres médicaux ».

« Pars, corromps-toi et perds-toi ! »

Assise dans le bureau qu’elle occupe depuis quatorze ans, la directrice de l’école Ramallah, Sahar Dabdoub, parle d’une voix faible, comme si elle économisait déjà son énergie pour survivre au naufrage annoncé.

Difficile de trouver les mots pour résumer toutes les conséquences possibles de la décision américaine sur la vie des réfugiés palestiniens du Liban. Lors d’un séminaire organisé par l’Institut d’études palestiniennes à Beyrouth le 20 septembre, le directeur de l’UNRWA au Liban, Claudio Cordone, passe donc par les chiffres : « Au Liban, notre agence offre une éducation à 37 000 réfugiés palestiniens du Liban et 5 500 de Syrie. 27 000 personnes bénéficient de nos soins de santé et 61 000 de notre assistance sociale. »

Dans un pays où les Palestiniens sont interdits de travailler dans la plupart des métiers ainsi que d’être propriétaires, l’aide procurée par l’agence onusienne est la seule source de survie.

Chercheur à l’Université américaine de Beyrouth ayant grandi en Syrie, le sociologue palestinien Sari Hanafi souligne : « Il a fallu attendre notre arrivée au Liban en 2011 pour que ma famille demande de l’aide à l’UNRWA. L’exercice d’un emploi en Syrie nous permettait d’être autonomes, et la situation au Liban serait bien meilleure si les réfugiés palestiniens se voyaient enfin autoriser d’en faire autant. »

Après avoir rappelé que les services de l’UNRWA n’étaient pas de la charité mais des droits, Claudio Cordone confirme à MEE que l’agence navigue à vue pour les maintenir : « Nous fonctionnons mois par mois. Je ne peux pas vous dire si la scolarité sera assurée après le mois de septembre. »

Ces déclarations ne font pas l’affaire de Khouloud, 9 ans. Derrière ses dents du bonheur, l’écolière de Ramallah fait part de son inquiétude : « Je veux devenir médecin pour aider les malades à guérir. Si l’UNRWA n’a plus d’argent, nous allons devoir jouer dans la rue et rester chez nous et je ne pourrai plus devenir docteur, car mes parents ne peuvent pas payer une école libanaise privée. »

C’est l’angoisse ultime de Sahar Dabdoub : « Si l’école ferme, c’est comme si l’on dit aux enfants : pars, corromps-toi et perds-toi ! »

Manifestations et immolation

Vendredi 14 septembre, un bus d’écoliers des camps palestiniens envahit le jardin Khalil Gibran, face au siège des Nations unies à Beyrouth. « La fin du financement de l’UNRWA est un complot pour mettre un terme au droit au retour », a écrit une jeune fille sur une pancarte en référence au droit garanti par la résolution 194, votée un an avant la création de l’UNRWA.

Face aux caméras de télévision, Youssef Ahmad, chef de l’Union de la jeunesse du Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP), déclame : « Nous sommes venus dire à ce président fou, le directeur de la ‘’Maison-Noire’’ Donald Trump, que toutes les suspensions d’aides américaines ne nous feront pas oublier notre droit. Même s’il supprimait l’UNRWA et s’asseyait sur le droit international, il ne parviendrait pas à effacer la Palestine de nos cœurs. »

Les réfugiés palestiniens n’en sont pas à leur première manifestation pour dénoncer les coupes budgétaires de l’UNRWA. Début 2016, quand l’UNRWA a demandé aux réfugiés palestiniens de couvrir de 5 à 20 % des frais d’hospitalisation auparavant pris en charge à 100 %, un jeune de 23 ans atteint de thalassémie s’est immolé par le feu dans le camp de Bourj Chemali, au Sud Liban.

Au fil des ruelles étroites et insalubres de Bourj el-Barajneh, camp palestinien situé au sud de Beyrouth, les témoignages dénonçant les coupes budgétaires de l’UNRWA sont aussi nombreux que les câbles électriques qui pendent dangereusement du ciel.

Ahmad Sahnine, responsable du FPLP dans le camp, éclaire : « Ici, il y a un docteur pour 5 000 personnes. Or, les critères internationaux parlent d’un médecin pour 300 malades. »

Hussein el-Ali, dont le fils âgé de 13 ans souffre d’insuffisance rénale, passe par le marché noir pour se procurer les médicaments nécessaires à son traitement. « Ils sont souvent périmés, mais je n’ai pas les moyens de les acheter en pharmacie », indique-t-il, affligé.

Déjà au bord de la crise de nerf, le quinquagénaire dit être prêt à tout si l’agence supprime davantage de services.

« Ce qu’ils nous donnent est une goutte dans un océan de besoins. Mais cette goutte est un soulagement, notamment l’école primaire pour les enfants. S’ils stoppent, c’est la catastrophe. Moi, avec mon fils malade, peut-être que je vais m’immoler par le feu. Je ne veux pas vivre dans l’injustice, voir mon fils mourir et ma fille arrêter ses études à 17 ans, un an avant le baccalauréat », confie-t-il.

Trois scénarios pour l’avenir

Ce jeudi 27 septembre, une conférence organisée par la Jordanie a lieu à New-York pour obtenir les fonds nécessaires à l’UNRWA afin de mener à terme l’année en cours. Et ensuite ? Lors du séminaire organisé à l’Institut d’études palestiniennes, le chercheur palestinien Jaber Suleiman a évoqué trois scénarios possibles.

Le plus optimiste est que l’agence réussira à surmonter sa crise financière, du fait de son habitude à faire face aux défis budgétaires et grâce au soutien de la majorité des pays membres de l’ONU. Outre les promesses de contributions en hausse de l’Allemagne, de l’Espagne et du Royaume-Uni, la décision de l’Organisation de coopération islamique d’établir un fond « Waqf » pour soutenir l’UNRWA conforte ce scénario.

Deuxième possibilité, la poursuite de la campagne américaine contre l’agence onusienne conduit à vider l’UNRWA de son mandat, défini par la résolution 302 en décembre 1949.

Ce scénario pourrait conduire au troisième, le plus pessimiste, qui verrait l’UNRWA transférer sa mission à l’agence onusienne pour les réfugiés (UNHCR). Cette issue, souhaitée par Israël, est peu probable selon le chercheur de Common Space Initiative, car seule l’Assemblée générale de l’ONU peut décider de supprimer la résolution 302.

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