La confusion par Justin Trudeau de BDS avec de l’antisémitisme est dangereuse

Le 7 novembre, au nom de tous les Canadiens, le Premier ministre Justin Trudeau a présenté des excuses attendues depuis très longtemps pour avoir refusé l’accostage du St. Louis en 1939. Le refus du Canada de laisser débarquer à Halifax plus de 900 réfugiés, principalement des Juifs allemands fuyant le nazisme, ne fut qu’une partie de l’effort systématique du gouvernement pour maintenir les réfugiés hors du Canada. Des 907 réfugiés juifs à bord du St. Louis, 254 seraient ensuite assassinés dans l’Holocauste.

Comme Trudeau l’a fait remarquer à juste titre, la xénophobie et l’antisémitisme sévissent toujours et sont même en augmentation. Pourtant, pour beaucoup d’universitaires qui suivaient la présentation des excuses, ce fut une véritable déception quand Trudeau a introduit le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), actif sur les campus des collèges et universités, parmi ses exemples d’antisémitisme d’aujourd’hui.

BDS est un mouvement international non violent qui appelle les individus et les gouvernements à exercer une pression économique sur Israël pour qu’il se soumette au droit international en ce qui concerne l’autonomie, les droits et le bien-être des Palestiniens qui vivent sous occupation.

Ce mouvement combat la politique d’Israël, pas l’identité de ses habitants, et aucune action de l’État n’échappe à la critique. En confondant une manifestation pacifique avec des crimes de haine, Trudeau envoie un message dangereux et menace d’affaiblir les campus canadiens en tant qu’espaces démocratiques ouverts au dialogue ainsi qu’à la contestation.

Beaucoup de membres du corps professoral des universités et facultés du pays ont été profondément dérangés par cette partie du discours de Trudeau. Nous avons rapidement fait circuler une lettre ouverte exprimant notre consternation, qui a réuni 236 signatures en à peine quatre jours. Ces signatures viennent aussi du Québec, de l’Ontario, de Terre-Neuve, de la Nouvelle Ecosse, du Manitoba, du Saskatchewan, de l’Alberta et de la Colombie Britannique, ainsi que de quelques professeurs vivant actuellement à l’étranger.

Cette lettre figure ci-dessous. En tant qu’universitaires canadiens, nous exhortons Trudeau à retirer ses commentaires mal inspirés qui diabolisent le travail accompli par les étudiants, les membres de la communauté et les militants pour parvenir à une paix juste en Israël-Palestine.

« Cher Premier ministre Trudeau,

Cette lettre concerne les récentes excuses du Canada pour avoir renvoyé le St. Louis en 1939.Tout d’abord, merci d’avoir reconnu la complicité du Canada dans l’assassinat de centaines de réfugiés juifs qui fuyaient l’Holocauste. Pour le 80ème anniversaire de la Nuit de Cristal et après la récente attaque terroriste sur une synagogue de Pittsburgh, il est plus important que jamais d’étudier avec attention notre propre histoire canadienne et de nous réengager pour empêcher que de telles tragédies puissent jamais se reproduire.

C’est pourquoi nous devons faire connaître notre profonde déception devant l’introduction dans vos excuses d’une condamnation du mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) et de mise en équation de BDS et de la pire sorte de crimes de guerre. Cette confusion troublante ne fait rien pour mettre fin au véritable antisémitisme, mais ne fait que cibler au contraire et représenter faussement le plaidoyer pacifique pour les droits fondamentaux des Palestiniens. En mettant en équation le mouvement BDS et l’antisémitisme, vous aidez à perpétuer un climat glacial, antidémocratique sur les campus, climat dans lequel voix dissidentes et manifestations pacifiques ne sont pas bienvenues.

Nous nous faisons aussi l’écho de l’opinion des Voix Juives Indépendantes Canada (IJV) qui font remarquer que « [c]es excuses arrivent dans la semaine où l’Agence des Services Frontaliers du Canada (CBSA) annonce qu’elle projette d’accroître substantiellement ses expulsions de migrants de 25-35 % ».

Le renvoi du St. Louis fut un crime et une tragédie, tragédie qui fut commise – soyons honnêtes – par des colons canadiens blancs. Il est honteux d’essayer de déplacer le lourd fardeau de la reconnaissance de la complicité du Canada blanc dans l’Holocauste sur le travail populaire et pacifique d’étudiants, d’universitaires et de membres de la communauté actifs aujourd’hui dans le mouvement BDS. Par ailleurs, comme le fait remarquer IJV, même alors que que le gouvernement libéral présente tout d’abord ses excuses pour avoir renvoyé le St. Louis, il promet dans la foulée d’accroître cette pratique elle-même, renvoyer encore plus de gens vers la torture et la mort.

Pour toutes ces raisons, vos excuses sonnent creux. Ce qui aurait pu être une démarche significative dans la voie d’une réelle prise en compte de la protection des droits de l’Homme est au contraire une opportunité manquée et une énorme déception.

Sincèrement,

236 universitaires canadiens »

Voici la liste complète des signataires

Sarah Ghabrial est Professeure adjointe d’Histoire à l’Université Concordia de Montréal. Elle était auparavant Stagiaire postdoctorante en Histoire à l’Université Columbia de New York.

Elena Razlogova est Professeure adjointe d’Histoire à l’Université Concordia de Montréal. Elle est l’auteure de The Listener’s Voice : Early Radio and the American Public (2011) (la voix de l’auditeur : radio matinale et le public américain).

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