Comment l’armée israélienne a abattu un secouriste palestinien dans un camp de réfugiés

Sajed Mizher, secouriste volontaire, avait prévu d’arriver à l’école à temps pour un examen. Mais, alors qu’il se dirigeait vers un homme blessé par un tir de fusil, lui aussi a été abattu.

Sajed Mizher, âgé de 17 ans et quatre mois, était un secouriste volontaire. Les soldats israéliens l’ont tué au matin du 27 mars alors qu’il se précipitait pour apporter les premiers secours à quelqu’un blessé par un tir de fusil dans le camp de réfugiés de Deheisheh.

Ce matin là, Mizher avait un examen. « Ne t’inquiète pas », a-t-il dit à son père, Abdel Hakim, alors qu’il partait de la maison. « Je serai revenu avant 8 H. et j’arriverai à temps à l’école. »

Une vidéo rapidement postée par le porte-parole de langue arabe de l’armée, Avichay Adrae, prétend montrer un agent paramédical retirant son gilet de secouriste et jetant des pierres. Cela veut-il dire que tuer un secouriste palestinien est justifié ?

De toutes façons, les images aériennes montrent plusieurs personnages flous à l’intérieur du camp de réfugiés, pas le long de la route principale vers Bethléem, qui est l’endroit où un soldat a tué Mizher d’une seule balle dans le ventre. La vidéo montre des gens sur un toit, pas sur le trottoir près de la boutique du plombier où Mizher s’est effondré, vêtu d’un pantalon et d’une chemise noirs et de son gilet orange de secouriste strié de bandes réfléchissantes afin qu’on puisse l’identifier dans l’obscurité.

A environ cent mètres de lui, du même côté du trottoir, gisait l’homme blessé que Mizher cherchait à atteindre. De l’autre côté, à l’ouest, se trouvaient les soldats, qui quittaient le camp et grimpaient par les rues escarpées de la ville de Doha (dont la population est principalement constituée d’anciens résidents du camp de réfugiés).

Les soldats ont fait deux descentes sur Deheisheh ce jour là, environ vers 2 H. et 6 H. du matin. Le premier raid a été bref, environ 15 minutes. Les soldats sont entrés dans des jeeps de l’armée, ont tiré des balles de métal enrobé de caoutchouc et des gaz lacrymogènes sur des jeunes qui avaient envahi les rues et jeté des pierres, ont arrêté une personne et sont partis.

Six agents paramédicaux de la Société Palestinienne de Secours Médical sont sortis du lit lorsqu’ils ont été informés de l’arrivée des soldats, prêts à prodiguer les premiers secours à toute victime et, si nécessaire, les emmener pour des traitements supplémentaires dans un hôpital.

« Les rues du camp sont étroites, les ambulances ne peuvent y aller. C’est pourquoi notre présence est importante », a dit mercredi Abd al-Mahdi Gharib, 23 ans, en charge de l’équipe de secouristes du camp.

Quand les soldats sont partis, Gharib a acheté des casse-croûtes pour ses collègues avec les 10 shekels (2,80 $) qu’il avait dans sa poche « tels que Bamba », a-t-il dit, faisant référence à un casse-croûte parfumé à l’arachide semblable aux crottins de fromage. Ils se sont aussi pris en photo, les bandes fluorescentes de leurs vêtements brillant dans le noir. En dépit de l’obscurité, vous pouvez voir qu’ils sont tous souriants, y compris Mizher qui avait l’intention de retourner dormir quelques heures avant son examen.

Mais à 6 H., Mizher a envoyé un texto à ses collègues pour leur dire que l’armée était de retour, cette fois-ci dans le quartier d’Al-Walajiya. Les jeunes volontaires se sont précipités pour se déployer là où d’autres jeunes hommes s’étaient déjà rassemblés pour jeter des pierres sur les soldats.

« Nous ne sommes pas allés vers eux ; ils ont fait irruption chez nous », a dit à Haaretz l’un des jeunes résidents du camp, contrarié qu’on lui demande à quoi cela servait de jeter des pierres. « Nous ne jetons pas des pierres à Tel Aviv. Même pas dans la zone C, à Gush Etzion. Vous nous avez envahis, dans la zone A. » La zone C est la partie de la Cisjordanie où les Accords d’Oslo ont affecté la totalité du contrôle administratif et sécuritaire aux Israéliens depuis 1999 ; la zone A s’est vue affecter tout contrôle administratif et de maintien de l’ordre aux Palestiniens.

« Vous avez pris notre terre et nos maisons », a-t-il poursuivi. « Nous sommes originaires des villages de Suba, Zakariyya, Khulda, Walaja et de 40 autres. Votre armée envahit nos camps presque toutes les nuits et arrête quelqu’un qui sera libéré deux jours ou deux mois plus tard. Vous avez pris notre enfance et notre jeunesse. Alors nous préservons au moins notre histoire et notre dignité. »

Les gens qui étaient réveillés à ce moment là ont dit que les soldats étaient sortis de deux véhicules civils avec des plaques d’immatriculation palestiniennes. Pendant le raid, a dit Gharib, les soldats n’ont tiré qu’à balles réelles sur les jeteurs de pierres – ni gaz lacrymogènes ni balles enrobées de caoutchouc. Son équipe a soigné deux victimes de tirs, l’un touché à l’épaule, l’autre aux doigts. On les a emmenés à l’hôpital dans des voitures privées pour la suite des soins.

Personne n’a entendu le tir

Trois résidents de Deheisheh ont été arrêtés ce matin là. Il y avait 30 à 50 soldats et, environ une demie heure plus tard, ils ont commencé à quitter le camp – mais pas avant que certains aient empoigné l’un des paramédicaux qui portait son gilet de la Société palestinienne de Secours Médical. Il a dit qu’ils l’avaient frappé et avaient jeté son talkie-walkie par terre.

Ils l’ont maintenu quelques minutes, d’une façon que les autres ont perçue comme une tentative de l’utiliser comme bouclier humain et ainsi empêcher les autres Palestiniens de leur jeter des pierres tant qu’ils étaient à pied. Mais ils l’ont relâché et il a rejoint ses amis.

Les secouristes, qui étaient à ce moment là dans le quartier d’Al-Walajiya, ont pensé que c’était fini et qu’ils pourraient bientôt rentrer chez eux. Mais ils ont alors entendu parler d’un homme blessé sur la route principale.

Quatre d’entre eux ont descendu en courant l’une des rues étroites et escarpées du camp. Quand ils ont atteint la route principale, ils ont vu les soldats de l’autre côté. Ils ont vu aussi plusieurs lanceurs de pierres.

Ils ont marché lentement vers l’homme blessé, faisant face aux soldats pour être sûrs que ceux-ci pourraient voir les gilets et réaliser qu’ils étaient des secouristes au travail. Il n’y avait pas de lanceurs de pierres sur la partie de la route où ils marchaient.

Puis, près de la boutique du plombier, Mizher s’est écroulé. Gharib dit que, lorsqu’il s’est précipité sur lui, Mizher a dit « J’ai été atteint à la jambe. » Comme personne n’a entendu le tir, les résidents de Deheisheh en ont conclu qu’il avait été touché par un tireur d’élite.

Gharib a vérifié la jambe droite de Mizher, mais n’y a vu aucune blessure par balle. Il a vérifié sa jambe gauche, mais là encore n’a rien vu. Il n’y a avait pas non plus de sang ou de blessure par balle sur la poitrine de Mizher. Un homme qui a emmené Mizher à l’Hôpital Al-Hussein à Beit Jala dans sa propre voiture, a dit plus tard qu’il n’y avait pas une goutte de sang sur le siège.

C’est seulement à l’hôpital, quand le personnel a enlevé les sous-vêtements de Mizher, qu’ils ont découvert qu’il avait été touché au ventre. Mais il était parfaitement conscient et a dit à Gharib : « Ne le dis pas à ma mère. » Tout le monde pensait qu’il irait bien.

Mais quand il est arrivé à l’hôpital de la Société Arabe à Beit Jala pour être opéré, il fut clair que la balle avait complètement détruit son ventre.

« La balle qui a tué mon fils coûte un demi shekel », a dit mercredi son père. « Un demi shekel. » Il se tenait assis sur le simple divan, dans la pièce à vivre de cette nombreuse famille. Cela faisait déjà une semaine, mais les gens continuaient à venir pour des visites de condoléances.

En juillet dernier, j’étais assise sur le même divan et on me racontait comment Arkan, le cousin de Sajed avait été tué par balle. Il avait 15 ans. Il avait jeté une pierre symbolique sur une jeep de l’armée qui quittait le camp après un de ces raids routiniers. Un soldat lui a tiré dans la poitrine.

Alors, l’Unité du Porte-parole des Forces de Défense Israéliennes a dit à Haaretz que « l’incident faisait l’objet d’une enquête par ses commandants. Une enquête a également été ouverte par la Police Militaire pour éclaircir les circonstances de l’affaire. L’enquête est encore en cours. »

Arkan avait l’habitude de dormir dans la maison de sa grand-mère de 80 ans, Nazmiya, réfugiée du village de Khulda, pour l’aider. Après qu’Arkan ait été tué, Sajed a pris la relève pour s’occuper d’elle, a dit le père de Sajed. Hassan,le troisième petit-fils de Nazmiya, a été blessé par un tir des FDI et vit maintenant sur un fauteuil roulant.

Sajed s’est porté volontaire deux ans plus tôt dans la Société Palestinienne de Secours Médical et a passé l’examen de base des premiers secours. Les secouristes volontaires ne font pas qu’être présents pendant les affrontements avec l’armée. Ils sont aussi présents pour de grands événements comme le Marathon de Palestine et les festivals et aussi pour les enterrements.

Dans le cadre de son travail de volontaire deux semaines avant sa mort, Sajed donnait de l’eau aux coureurs du marathon. Une semaine avant d’être tué, toujours dans le cadre de son travail de volontaire, il était présent à de grandes funérailles pour un résident de Wardi Fukin, Ahmad Manasra âgé de 20 ans. Quand Manasra était venu aider une femme blessée, les soldats avaient tiré six balles sur lui depuis une tour de guet des FDI au carrefour d’Al-Khader.

La voiture dans laquelle roulaient l’homme et sa famille avait calé, et les soldats l’avaient abattu quand il est sorti pour voir ce qui n’allait pas, comme l’ont rapporté il y a une semaine mes collègues Gideon Levy et Alex Levac.

S’insinuer dans la pratique médicale

La Société Palestinienne de Secours Médical, la PMRS, a été créée en 1979 par des militants de ce qui était alors le Parti Communiste Palestinien (aujourd’hui Parti du Peuple), des médecins et autres professionnels de santé. Son but était de fournir des services de santé qu’on ne pouvait pas attendre des autorités d’occupation, mais aussi d’amplifier la solidarité sociale et de développer une conscience de lutte populaire.

« La première activité de l’organisation fut de distribuer des traitements lors d’un couvre-feu à Deheisheh », a dit mercredi Amazen al-Azza, militant de longue date dans l’organisation, qui dirige la branche du district de Bethléem. « Dr. Mustafa Barghouti, l’un des fondateurs de l’organisation, s’est faufilé dans le camp en dépit du couvre-feu et, avec le Dr. Nimr Odeh, résident du camp, ils se sont glissés de maison en maison pour distribuer des médicaments aux malades et prodiguer des soins à ceux qui en avaient besoin. »

La Société Palestinienne de Secours Médical n’a pas été longtemps affiliée au Parti du Peuple et elle a étendu ses activités au-delà des services médicaux. Elle organise des camps, des cours, des débats et des cours de danse. (Sajed adorait apprendre aux enfants à danser le dobké.) Elle comporte actuellement 2.000 volontaires, dont 600 dans le seul district de Bethléem. En tout, 60.000 personnes s’y sont portées volontaires depuis sa création.

« Nous voulons faire des enfants des leaders dans la société », a dit un membre à l’organisation. « Nous voulons briser l’idée qu’ils sont impuissants sous l’occupation. »

Le district de Bethléem a 12 équipes de premiers secours répartis dans les divers camps de réfugiés, villes et villages. Il était devenu nécessaire de renforcer substantiellement le nombre de secouristes volontaires quand a démarré la deuxième Intifada en 2000, au moment où le nombre de victimes des tirs des FDI dans les manifestations de masse s’est multiplié.

Au cours des deux dernières années, a dit Azza, les soldats ont blessé 40 des secouristes de l’organisation, à balles réelles, avec des balles enrobées de caoutchouc et sous les coups. Abd Gharib à lui tout seul a été blessé 18 fois par des tirs des FDI au cours des 8 dernières années. A chaque fois, il portait son uniforme de paramédical et faisait son travail – se précipiter au secours des blessés.

Assis sur le divan, le père de Mizher parlait de son fils. Pendant environ une heure, sans s’arrêter, presque sans répit, et sûrement pour la centième fois, il racontait combien il était inquiet que son fils ne puisse pas passer son examen s’il allait traiter les blessés, comment son fils lui assurait qu’il arriverait à temps, comment il a entendu qu’un secouriste avait été blessé et que son coeur lui disait que c’était son fils, comment lui et sa femme avaient couru vers un hôpital, puis un autre, et comment personne ne pensait qu’il allait mourir.

Il a vu Sajed dans la salle des urgences, et puis à nouveau quand on l’a emmené pour être opéré. Ya ma (Oh, maman !) furent les derniers mots de son fils tout en gémissant de douleur. Comme l’opération durait plus longtemps que prévu et que le docteur est sorti sans un sourire, le père de Mizher a compris que la situation était pire qu’il ne l’avait pensé. La première fois que le coeur de Mizher s’est arrêté de battre, ils l’ont ranimé. Mais ensuite, son coeur s’est nouveau arrêté, et cette fois, les efforts pour le ranimer ont été vains.

« L’État militaire a-t-il si peur d’un secouriste adolescent ? », a-t-il demandé, les yeux secs. « Un garçon palestinien devient un homme quand il est encore un enfant. Est-ce que je ne voulais pas que mon enfant soit comme les autres enfant du monde ? Qu’il puisse jouer comme eux, et voyager dans de beaux endroits comme eux, et étudier et revenir à la maison avec un diplôme, et ne pas avoir peur de dormir la nuit parce que l’armée force l’entrée des maisons et qu’il doit s’occuper des blessures par balle quand il a 17 ans ?

« Le soldat qui l’a tué, qu’est-ce qu’il raconte à sa femme ? Est-il heureux ? »

Haaretz a demandé à l’Unité du Porte-parole des FDI si Mizher mettait en danger la vie des soldats et, si oui, comment. Presque 24 heures plus tard, l’unité a dit que la question serait transmise à la police.

Un porte-parole de la Police israélienne en Cisjordanie a dit que la question serait transmise à la principale unité de porte-parole de la police, parce que les officiers de police de Cisjordanie n’étaient pas impliqués.

L’unité a répondu qu’elle n’avait rien à ajouter au communiqué de presse original des FDI, qui était : « Au cours d’une opération des FDI et de la police dans le camp de réfugiés de Deheisheh, au sud-est de Bethléem, on a provoqué une violente émeute.

« Des dizaines d’émeutiers ont lancé des blocs de pierre et des bombes incendiaires sur les troupes, qui ont répondu selon les méthodes de contrôle d’émeute. Il a été soutenu qu’un homme blessé était mort de ses blessures. On a dit aussi qu’il travaillait pour le Croissant Rouge et avait été blessé alors qu’il donnait des soins médicaux aux blessés pendant ces événements. »

Ni le porte-parole de l’armée ni celui de la police n’ont répondu aux questions d’Haaretz demandant pourquoi on avait tiré sur Mizher, s’il représentait un danger pour la vie des policiers et, si oui, comment ?

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