Charlottesville à travers un miroir opaque

Je suggère que les sionistes qui se plaisent à dénigrer les critiques d’Israël comme « antisémites » réfléchissent en regardant le clip d’actualités de VICE sur la marche des nationalistes blancs portant des torches à travers le campus de l’Université de Virginie la nuit qui a précédé l’émeute fatale de Charlottesville.

Sur cette question centrale, l’antisémitisme et ses liens avec le nazisme et le fascisme et maintenant avec le trumpisme, sont vraiment menaçants et devraient encourager des esprits rationnels à être circonspects vis-à-vis de toute propension à la manipulation pour des buts polémiques par des ultra sionistes. Nous ne pouvons que nous interroger sur la référence morale, juridique et politique d’ardents sionistes qui, de façon si irresponsable qualifient les critiques d’Israël et les opposants actifs d’antisémites, embrouillant ainsi l’esprit du public et le désorientant quant à la vraie nature de l’antisémitisme et de la haine raciale dirigée contre les Juifs.

Il faut que les façons de concevoir des réponses à la marée montante de critiques de la politique et des pratiques israéliennes soient moins incendiaires que celles qui déforment et sèment la confusion sur la nature de l’antisémitisme. Accuser d’antisémitisme ceux qui soutiennent BDS, même les militants, brouille dangereusement les cartes : cela banalise la haine des Juifs en présentant le terme d’antisémitisme comme une tactique et un outil de choix de propagande de la part d’Israël, dans un contexte d’expressions non-violentes de la liberté d’expression et de plaidoyer politique ; c’est donc mettre en question des droits tellement élémentaires qu’ils ont longtemps été considérés comme acquis par les citoyens de toute démocratie constitutionnelle en exercice.

Il vaut la peine de rappeler qu’en dépit des critiques de BDS lors de la campagne contre l’apartheid d’Afrique du Sud, les militants n’ont jamais au grand jamais été dénigrés, même si leur approche était souvent tournée en ridicule comme contre-productive dans les milieux politiques conservateurs.

Et bien sûr les sionistes ne sont pas les seuls à avoir goûté à ce fruit empoisonné. Le résultat de la volonté propre à Israël d’encourager de telles tactiques, par exemple en prenant des initiatives destinées à discréditer, voire à criminaliser la campagne BDS non-violente, est que plusieurs dirigeants de pays occidentaux importants, qui devraient être plus avisés, ont avalé cette couleuvre. Voici une récente déclaration du nouveau et par ailleurs prometteur président de la France, Emmanuel Macron :

« L’antisionisme… est la forme réinventée de l’antisémitisme » : une telle déclaration suggère implicitement qu’être antisioniste équivaut à critiquer Israël en tant qu’État juif.

Après avoir saisi ce raisonnement tortueux, regardez la convaincante lettre ouverte à Macron, écrite en réponse (à sa déclaration), par l’historien israélien de renom, Shlomo Sand, auteur d’un livre essentiel, l’Invention du peuple juif. Dans sa lettre, Sand explique pourquoi il ne peut pas être lui-même sioniste, étant donnés la réalité démographique, l’agression historique contre la majorité de la population de la Palestine historique et les connotations racistes et colonialistes de la proclamation d’un État juif en Palestine, laquelle, cent ans auparavant était un espace national dont seulement 60 000 habitants étaient juifs et dont la moitié étaient de fait opposés au projet sioniste. Cela veut dire que la présence juive en Palestine ne représentait qu’environ 7% du total de la population, les 700 000 autres habitants étant principalement des Arabes musulmans et chrétiens.

L’alternative au sionisme pour un Israël qui abandonnerait l’apartheid n’est pas la disparition mais une réalité transformée fondée sur une égalité réelle entre Juifs et Palestiniens. Shlomo Sand donne à cet avenir politique non sioniste d’Israël le contenu suivant : « une république israélienne et non un État juif communautaire ». Cette solution n’est pas la seule acceptable d’un point de vue moral, politique et juridique. Une variété d’alternatives humaines et justes au statu quo existent, qui peuvent incarner les droits à l’autodétermination qui se recoupent pour ces deux peuples qui s’affrontent de longue date.

Pour éviter l’impression (fallacieuse) que Charlottesville était inquiétant surtout à cause de ses manifestations de haine des Juifs, il est utile de faire un pas de côté. Charlottesville a assurément été un vilain déferlement d’antisémitisme, mais elle n’a frappé les Juifs que secondairement. L’écho de haine qu’elle renvoie en priorité a été son exhibition de suprématie blanche, de nativisme américain et une déclaration virtuelle de guerre à Black Lives Matter et à la lutte des Africains Américains et des immigrants contre l’injustice raciale.

Les Juifs s’en sortent mieux que bien en Amérique sur presque tous les indicateurs de réussite économique, politique et sociale. Ce n’est pas le cas des Africains Américains, des Hispaniques ni des Musulmans. Nombre d’entre eux vivent dans un quotidien bouleversé par diverses formes de terrorisme d’État, comme ce surgissement de populisme violent qui a reçu une bénédiction discrète, mais sans équivoque, de la part d’une Maison Blanche enragée et impénitente, dans les lendemains tourmentés de Charlottesville. Heureusement, les Juifs n’ont pas à faire le deuil de victimes de l’usage excessif de la violence par la police américaine qui a tué des Africains Américains comme Treyvon Martin, Michaël Brown, Freddie Gray, Eric Garner et Tamir Rice. Les Juifs en Amérique ne craignent ni ne sont confrontés à des perquisitions avant l’aube, à des déportations qui désorganisent cruellement des familles ni à l’angoisse mentale de formes dévastatrices d’incertitude qui sont désormais le quotidien de millions de citoyens et de résidents hispaniques.

Ce qu’il peut advenir maintenant de Charlottesville est entre les mains du peuple américain et, dans une moindre mesure, des réactions et réponses exprimées dans le monde. La saga de Charlottesville a déjà qualifié Trump et Spence en tant qu’apprentis de marque du nationalisme blanc. Il reste à voir si un déploiement de tweets de Républicains disant leur dégoût et leur désapprobation aura un écho politique ou si, comme dans le passé, il va se dissoudre comme bulles dans l’air et semblera rapidement considéré au mieux comme des tropes vides du politiquement correct.

Ce qui incite au scepticisme sur la cascade actuelle de déclarations auto satisfaites est la conscience que nombre de ces mêmes individus ont vite retourné leur veste à huis clos, travaillant sans compter à priver les groupes racialement vulnérables en Amérique d’assurance maladie accessible, de sécurité dans les quartiers et du droit au séjour. Comme c’est souvent le cas dans le domaine politique, les actions honteuses de ces jours-ci en disent bien plus que des vœux pieux.

Si la majorité des Américains peut rester silencieuse en voyant le défilé aux flambeaux et l’émeute urbaine de nationalistes blancs hurlant des slogans racistes, en tenue de combat et armés en toute légalité, nous en avons fini avec une nation de décence et d’espoir. Si la majorité ne crie pas « assez » de toutes ses forces, il est temps d’admettre que c’est « la fin de partie ».

Cela veut dire sans aucun doute que l’avenir politique de ce pays appartient aux likes des Trump/Spence et cela veut dire aussi qu’un basculement national dans une sorte de réalité fasciste est de plus en plus inévitable. La perspective d’une Amérique fasciste ne peut plus être ravalée au rang de rien de plus qu’un leurre retentissant et désespéré de la gauche moribonde pour obtenir un peu d’attention sur la scène nationale avant de renoncer une fois pour toutes au fantôme du progressisme révolutionnaire.

Nous devons donc nous demander à nous-même et à tout un chacun si nous en sommes au début de la Deuxième Guerre Civile ou juste une fois de plus dans un Promenons-nous dans les bois meurtrier.

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